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Illégitime Défiance
Septèmes-les-Vallons, un village provençal où le soleil ne trompe jamais. Olivier Garcia, star du cinéma, y revient chaque année pour une paella géante, un pari fou et des souvenirs qui brûlent encore.
Chapitre 1
Le malheur frappe toujours à la même porte. Il est né cinquante ans auparavant à Septèmes-les-Vallons, petit bourg provençal au pied de la chaîne de l'Etoile et situé à quelques enjambées de la cité phocéenne. De ses premiers pas à sa montée à Paris, il ne l'a pas quitté.
Il y a vécu une jeunesse pleine d'insouciance et d'aventures comme son premier béguin qu'il a embrassé derrière la vieille église, rebaptisée par la municipalité ancrée bien à gauche : Centre culturel Louis Aragon ; ça ne s'invente pas ! Fallait oser. Sur cette terre méridionale, la nature ne souffre pas trop de l'hiver : elle l'apprivoise, joue avec, s'adapte. Le soleil comparse de toujours se montre magnanime tout au long de ces temps frileux. Il réchauffe les collines et les garrigues dépoussiérées par un mistral omniprésent.
Ici, les chênes verts, les pins, les oliviers, les genêts et bien d'autres règnent en maîtres absolus ; le décor souffrirait de leur absence. Ces végétaux ne se départent jamais de leurs feuilles d'où la perception d'une éternelle année lumineuse, verdoyante et argentée même dans ces mois frisquets. Les sempiternels platanes de la place du village, les parents pauvres, sont l'exception qui confirme la règle. A cause d'un élagage précoce, ils affichent l'aspect de pantins dépouillés, de marionnettes dénudées : polichinelles désarticulés.
Il aimait la gentillesse de ces villageois et la fidélité de ses vieux amis qui avaient à coeur de préserver son intimité quand il y résidait quelques jours. Séjour, hélas, toujours trop court à son goût ! Toutes les années, pour le quatorze juillet, il participait à la paella géante organisée par le comité des fêtes. Il ne se permettait jamais de rater ce rendez-vous, un rituel, un véritable plaisir partagé entre copains. Il revivait, le temps d'un repas largement arrosé de vin du pays, une jeunesse tumultueuse et agitée : son pèlerinage, sa roche de Solutré en plus paillarde et plus alcoolisée ! Après une virée dans tous les bars, celui des Sports, de l'Eau Fraiche, de la Télévision, de la Mairie, le tabac PMU et chez Chécou, il finissait ivre, sous une table : son unique beuverie de l'année, résultant d'un pari idiot vieux de trente ans, qu'il fallait absolument respecter. Il y a bien longtemps pourtant que personne ne se souvenait de l'enjeu. Quelle importance ! Pour cette occasion, il redevenait le minot de la place, le turbulent gamin du coin, le trublion.
Bien sûr, tous connaissaient l'immense vedette, l'acteur incontestable du petit et grand écran : Olivier Garcia. Tous les Septémois l'admiraient. L'année précédente le père Cléante, le curé béninois, en remplacement pour quinze jours dans la paroisse, les avait accompagnés dans leur délire anisé. Le représentant de Dieu n'eut guère besoin de louanges divines pour trouver le sommeil ce soir-là. Il avait toutefois négocié sa participation à cette « orgie » contre la promesse de l'acteur de se rendre à la messe dominicale. Olivier mit un point d'honneur à respecter son engagement.
Olivier Garcia était un homme de parole. Il l'avait prouvé à maintes reprises. Humaniste, généreux, il avait intelligemment su mettre à profit sa notoriété pour venir en aide à diverses associations caritatives au service des enfants nés atteints de surdité ou de cécité, parfois des deux. Un âpre combat relayé volontiers par les médias nationaux.
Opportuniste, têtu, une loi portait son nom. Il n'en retirait aucune fierté personnelle, seulement le sentiment d'un combat qu'il fallait continuer sans cesse, sans jamais baisser les bras.
Monique, sa grande soeur, le soutenait dans cette lutte. Elle le recevait à chacune de ses visites. Veuve depuis une vingtaine d'années, elle ne vivait que pour son frère, l'ultime membre de sa famille. Elle n'avait pas de mots assez forts pour parler « du petit », et, à chaque fois que l'occasion se présentait, elle devenait intarissable sur le sujet. Dans ces moments-là, ses yeux étincelaient de mille feux. Ils brillaient de plaisir et reflétaient une joie profonde.
Elle avait accepté la demande de son frère et était revenue vivre dans cette petite et coquette maison de village de deux étages, à côté du café, face à la mairie et en bordure de route. Depuis la mort des parents, cette femme à l'embonpoint généreux et à la chevelure grisonnante, occupait la demeure familiale. Rénovée entièrement et restaurée avec goût, l'acteur ne se serait jamais départi de ce petit bijou. Tant d'agréables souvenirs et d'amour dispensés y étaient attachés.
On le voyait peu dans le village. Les scènes des théâtres parisiens, les télévisions nationales le réclamaient sans cesse : trop de travail et trop de contrats à honorer dans la capitale. Il ne s'en plaignait pas non plus car il adorait son métier. Un mariage de vieux rêves et de passion, un savant mélange dont il vivait aisément aujourd'hui.
Exceptionnellement, l'opportunité d'un téléfilm à Marseille le ramena dans sa ville natale pour trois semaines en ce mois de février. C'était la première fois qu'il y tournait. Curieusement, la chose ne s'était jamais présentée auparavant et, pour cette unique raison, il ne lui était pas venu à l'idée de refuser.
Ce personnage public jouissait d'un véritable charisme et il émanait de lui une indéniable force morale. Pourvu d'un physique très agréable, ce brun aux yeux bleus, un heureux héritage de son grand-père paternel, avait appris très tôt à plaire aux femmes, à les séduire : une deuxième nature et une arme redoutable dans son métier. Il savait en user, en abuser si nécessaire. Tout aussi charmant que charmeur, infidèle jusqu'au bout des ongles, épicurien, il ne vivait jamais plus d'un an en couple. Il croquait la vie à pleines dents sans se soucier des dégâts sentimentaux qu'il occasionnait à chaque rupture. La nécessité d'être reconnu et aimé l'obsédait, l'envie d'autres envies, le besoin d'aventure qu'il confondait avec aventures.
La dernière en date, Marie-Jo, jeune actrice, l'accompagnait. La brune incendiaire, d'une beauté à couper le souffle, de vingt-cinq ans sa cadette, séduite par l'authenticité du méditerranéen, avait longuement insisté pour passer ce moment privilégié à ses côtés. De guerre lasse ou animé par un désir pressant, Olivier avait fini par accepter. Elle l'aimait. Lui non ou pas encore. Marie-Jo le savait. Tout se savait dans ce milieu. Elle n'ignorait rien de ses écarts et de ses frasques : elle le connaissait et la réputation de son nouvel amant n'était plus à établir. La presse populaire s'en chargeait et même si Olivier n'appréciait pas ce genre de publicité, il la tolérait ; il savait que la suite de sa carrière résultait en partie de ces apparitions répétées dans ces magazines spécialisés. Quant à la jeune femme, elle profitait de ce qu'il lui donnait, sans calcul, sans arrière-pensées, sans aucune projection dans l'avenir. Demain serait un autre jour !
Il lui avait fait part de son projet, et aujourd'hui, entourée de ces deux femmes, il se félicitait de « sa » décision. Pour Olivier tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes possible si son producteur avait pris la peine d'écouter et tenu compte de ses remarques.
« Ils ne sont jamais sur le terrain, toujours planqués dans leurs bureaux mais ils savent mieux que les autres. C'est pareil dans tous les métiers, il y a ceux qui prétendent connaître et ceux qui agissent. Je préfère la deuxième catégorie ».
Leur entretien téléphonique dura plusieurs dizaines de minutes. Chacun campait sur ses positions. Pour Olivier il n'était pas question d'en démordre. D'un naturel obstiné, il tenait à avoir raison.
- Tu veux qu'on mette dans la boîte les scènes de nuit en extérieur en trois jours ? C'est de la folie. Tu es un inconscient. Il fallait en prévoir trois supplémentaires ; c'est le meilleur du film, autant le traiter à fond. Quand j'ai lu le scénar, j'ai compris qu'avec ton timing on allait être limite.
Olivier raccrocha, déçu. Une fois de plus le patron détenait la vérité, il ne lui restait plus qu'à exécuter les ordres.
L'obscurité envahissait le salon maintenant. Il affectionnait ces heures sombres où la nuit commence doucement à prendre sa place, sans bruit ; un moment propice à la méditation. Hélas, il devrait attendre encore pour revisiter son intérieur. Marie-Jo, plus belle que jamais, entra dans la pièce. Un long baiser, chaud, tendre et langoureux ponctua son arrivée. Il dut toutefois refréner son appétence naissante ; la jeune femme gardait la tête froide. L'instant n'était ni aux câlineries, ni aux galipettes.
- Je sais ce que tu veux mais si tu dois être sur le plateau dans une heure, nous attendrons cette nuit, à ton retour. Il faut que tu manges quelque chose avant de partir, ta soeur t'a mijoté ton plat préféré, des pieds et paquets : quelle horreur ! Rien que l'odeur me donne la nausée. Je te prépare des vêtements épais, il ne fait pas si chaud que ça dans ton pays quand le soleil n'est plus là !
Frustré de ce refus qu'il comprenait ferme et catégorique, il ne la quitta pas des yeux quand elle s'arracha à lui avec infiniment de tendresse.
Il la contempla quelques secondes allant même jusqu'à la détailler de la tête aux pieds comme s'il la voyait pour la première fois. L'homme, dans toute sa splendeur, dans toute sa grandeur, dans toute sa suffisance !
« Elle est vraiment très belle, et si elle était capable de me fâcher avec le célibat ? Je commence à dater, bientôt je n'aurai plus le choix. C'est dur la vie quand on sent la vieillesse frapper à la porte ; je déteste ça ».
Entouré d'amis, plus ou moins sincères, flatté, adulé, il ne se posait pas ce genre de questions habituellement. Les sollicitations, les rendez-vous galants, le temps qui galope à grandes enjambées l'en empêchaient. Sa vie s'écoulait, chargé de plaisirs, débordant de choses futiles et inutiles qu'il appréciait à leur juste valeur. Seuls les forts moments de solitude l'amenaient à déprimer. L'isolement n'avait pas sa place dans son carnet d'adresses. Il ne pouvait concevoir que son téléphone ne sonne pas au moins une fois dans la journée. Il fallait qu'il soit bousculé, demandé, réclamé : son équilibre psychique en dépendait.
shield_question Foire aux questions
person_edit À propos de l'auteur
Michel Jacquet, né en 1955 à Bourges, est un écrivain et historien français, docteur ès lettres. Spécialiste reconnu de l’histoire du cinéma, il a publié plusieurs essais sur les rapports entre cinéma et société, notamment sur l’Occupation et la guerre d’Algérie. Illégitime Défiance marque une incursion dans la fiction, où il met à profit son expertise pour explorer les coulisses de la célébrité et les tensions entre image publique et intimité. Son écriture, à la fois documentée et vivante, donne une couleur unique à ce roman ancré dans le sud de la France.
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