Martine Bulard
Martine Bulard
Un bouleversement planétaire est en train de s'opérer. Quatre cents ans durant, du XVIe au XXe siècle, les Européens ont imposé leur domination. Puis la fin du XXe siècle a été marquée par la toute-puissance de l'empire américain, lequel pouvait alors rêver d'un univers redessiné selon ses codes, ses moeurs, ses valeurs, ses rites. Cette période est révolue. Une nouvelle commence, symbolisée à la fois par la fin brutale de la contre-révolution néoconservatrice et par l'amorce de déclin des Etats-Unis, malgré la volonté de Barack Obama de redonner sa place perdue à l'Amérique. Au monde bipolaire d'hier a succédé non le monopole impérial, mais un monde plus diversifié, plus éclaté, plus hétérogène que jamais. Faut-il s'en alarmer et crier à la mort programmée de l'Occident ? Comme le montrent Martine Bulard et Jack Dion, il n'y a pas lieu de s'en inquiéter. Au lieu de s'arc-bouter sur des mythes qui ont disparu avec le XXe siècle, mieux vaudrait s'emparer de la nouvelle donne qui redessine la planète terre, les relations entre les pays, entre les cultures, entre les hommes. Or l'Occident donne l'image d'une superpuissance aux abois, avec son chef de file (l'Amérique), son armée (l'OTAN), son système économique (le capitalisme), ses tribunaux d'exception (l'OMC, le FMI, la Banque mondiale) sa morale (le droits-de-l'hommisme). Les autres sont considérés comme des sauvages qu'il faut faire rentrer dans le droit chemin, des ennemis qu'il faut combattre, ou des esprits perdus qu'il faut rééduquer. Pour Martine Bulard et Jack Dion, le refus de voir le nouveau monde en face conduit l'Occident à une fuite en avant perpétuelle et suicidaire, à un occidentalo-centrisme appauvrissant... et de plus en plus rejeté.
De l'Inde dite contemplative à la Chine supposée travailleuse, des prétendus prédateurs asiatiques au triomphe annoncé du néolibéralisme, la percée de ces deux géants sur la scène mondiale nourrit les clichés en tout genre. A contrario de cette vision simplificatrice, Martine Bulard replace l'évolution du dragon et de l'éléphant dans le grand temps de l'histoire et s'attache à décrypter les ressorts cachés des changements en cours, les traits communs et les différences, les progrès et les blocages. Elle dresse ainsi un parallèle précis et vivant entre l'Inde et la Chine. La Chine est souvent présentée comme l'atelier du monde et l'Inde comme le bureau de la planète. Mais ce que l'on sait moins, c'est que tous les deux ont une population encore fortement paysanne. De même, sait-on que l'Inde et la Chine ont devancé le monde jusqu'au xviiie siècle? Et si Pékin et New Delhi étaient entrain de prendre leur revanche, retrouvant une place naguère perdue? Est-il justifié de présenter la Chine comme un pays qui n'aurait pas changé depuis l'ère maoïste, et de faire de l'Inde un modèle de démocratie? Ces deux pays se contentent-ils de se couler dans le moule du néocapitalisme ou cherchent-ils des réponses originales? Faut-il les craindre ou considérer leur essor comme une chance pour le monde? Autant de questions auxquelles l'auteur s'efforce de répondre sans tabou, ni a priori. Un nouveau monde voit le jour, polycentrique, débouchant sur un partage des pouvoirs inédit, auquel l'Occident en général, et l'Amérique en particulier, doivent s'adapter. Martine Bulard, économiste, est rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique, responsable du secteur Asie.