Emmanuel Terray
Emmanuel Terray
Et si le marxisme pouvait éclairer les sociétés dites « primitives » sans les déformer ? Le marxisme devant les sociétés primitives d’Emmanuel Terray interroge, avec rigueur.
Au lendemain même de la mort de Louis Althusser, qui était passée presque inaperçue, l'Université de Paris VIII à Saint-Denis (ex-Vincennes) décidait, à l'instigation de Sylvain Lazarus, d'organiser autour de son oeuvre un Colloque d'hommage et de discussion... Discrètement annoncé, ce Colloque n'en réunit pas moins les 29 et 30 mars 1991 un auditoire attentif d'enseignants et d'étudiants. On put constater, ce qui n'allait pas de soi, que l'intérêt était vif pour la trajectoire intellectuelle de ce représentant d'une philosophie et d'une politique aujourd'hui réprouvées : le marxisme, qui plus est le marxisme structuraliste ! Cette curiosité n'excluait aucunement le désir d'approcher, avec terreur et pitié, les énigmes d'une vie achevée dans l'horreur qu'elle avait côtoyée depuis longtemps. Mais elle allait, avant tout, aux questions posées dans la théorie et dans la pensée de la politique, aux concepts proposés pour renouveler le statut de la philosophie et l'arracher à l'académisme.
Après deux siècles d'affadissement, l'Absolu retrouve avec Luther son incandescence et sa vigueur sauvages. Puis Kant entreprend de dresser entre l'homme et l'Absolu une barrière protectrice, mais elle s'avère bientôt précaire et poreuse. Schiller fait de la réconciliation l'attribut majeur de l'Absolu, et installe celui-ci dans le passé et dans l'avenir ; nous pouvons donc nous en approcher par la mémoire et par l'espoir, mais cela ne suffit pas à sauver notre présent. Bravant les interdits de Kant, Höderlin s'élance comme un nouvel Icare au-devant de l'Absolu, et retombe foudroyé. Kleist au contraire respecte scrupuleusement la frontière tracée par Kant, mais il découvre qu'à l'intérieur de la contrée ainsi délimitée la vie est impossible, et il en tire les conséquences. La morale de ces histoires est à la fois banale et désespérée : nous ne pouvons pas vivre avec l'Absolu, et nous ne pouvons pas vivre sans lui. Refuser le divertissement, s'établir dans cette contradiction et en accepter les effets, telle est alors la voie que nous enseigne, pour le meilleur et pour le pire, cette " passion allemande ".
Au principe de ce livre, une conviction : les penseurs de la Grèce antique – et pas seulement Socrate, Platon et Aristote, mais aussi leurs interlocuteurs et leurs adversaires – ont encore quelque chose de fondamental à nous dire sur deux ou trois des problèmes majeurs de notre temps. Pour explorer les débats où s'est formée la conscience politique occidentale, Emmanuel Terray convie les sophistes et les médecins de l'école hippocratique, il interroge l'histoire de Thucydide et le théâtre d'Euripide. De chapitre en chapitre sont ainsi restituées les lignes de force d'une réflexion politique originale, dont les questions sont aussi les nôtres : quels sont les risques d'une démocratie qui reconnaîtrait sans réserve la souveraineté de l'individu ? Peut-on assurer la cohésion et le salut de la cité sans invoquer une loi transcendante, celle de Dieu ou de la nature ? L'égalité est-elle une condition nécessaire à l'exercice des libertés civiles et politiques ?
L'étonnante fortune dont jouit aujourd'hui encore l'oeuvre de Clausewitz (1780-1831), l'auteur du fameux traité De la guerre, présente un caractère quelque peu paradoxal. Du point de vue de son objet propre, la guerre, la pensée de Clausewitz correspond en effet à une période historique précise - le concert des grands Etats européens aux XVIIIe et XIXe siècles -, et l'on peut juger que cette époque est à présent révolue du fait de l'avènement de l'arme nucléaire, du fait aussi des effets de la mondialisation sur l'autonomie et la consistance des Etats. Pourtant les oeuvres de Clausewitz présentent bien davantage qu'un intérêt historique. On peut d'abord y trouver les fondements d'une théorie générale de l'action dans le milieu de l'incertitude et du risque ; mieux, toute doctrine qui prend pour axiome premier la souveraineté de l'individu et qui essaie de construire sur cette base le social, le politique ou l'historique est nécessairement amenée à penser la vie sociale sur le modèle de la guerre ; dès lors, elle a tout intérêt à se tourner vers Clausewitz, où elle trouvera une description, à ce jour inégalée, des formes générales que prend le conflit lorsqu'il oppose des volontés à la fois intelligentes et passionnées. C'est à l'étude de la genèse de cette pensée et à l'évaluation de sa validité dans les conditions de l'action politique et sociale contemporaine que s'est attaché Emmanuel Terray dans cet essai. Emmanuel Terray est anthropologue à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.Parmi ses derniers livres : La Politique dans la caverne (1992), Une passion allemande (1994) et Ombres berlinoises (1996).