Domecq Jean-Philippe
Domecq Jean-Philippe
Apparemment, c'est un récit de sport, et de mort. On dit que c'est le sport cruel, la tauromachie automobile. Apparemment, ce sport consiste à tourner en rond, en circuit fermé. Absurde, et passionnant apparemment - ou passionnant parce qu'absurde. La vie même. Apparemment, ce sport consiste à se doubler les uns les autres, quitte à s'éliminer - le jeu social même. Apparemment, ces hommes savent que leurs prédécesseurs sont morts à proportion d'un sur trois, et ils entrent dans la course. Apparemment, la vitesse, comme un désir, les envoûte : c'est le chant des sirènes par quoi la mort les tente, autres sirènes. Et il y a l'ivresse du triomphe, de la volonté, aux abords du danger. Apparemment, ils ne tiennent pas de discours sur cette expérience qui, le temps d'une course, condense une vie ; ils ont pourtant un langage à eux. Un roman à fleur de nerfs. Apparemment, c'est un roman de corps tendus, casqués, couchés dans la machine, pris dans cette aventure du corps et de l'être qu'on appelle vaguement la concentration. Mais ce n'est pas le dernier thriller sportif, ni le premier roman zen.
Le mot d'intellectuel a fait son temps, comme avant lui le philosophe des Lumières. Un autre mot viendra, avec l'éthique de responsabilité et le supplément de lucidité qui, à l'origine, caractérisaient les intellectuels. En attendant, la position d'autorité n'étant plus tenable que par les bateleurs, mieux vaut la position de perplexité. Ainsi, mimer cette sous-conversation publique que chacun mène avec soi-même en écho aux informations. Durant ces années 80 par exemple, en quoi le monde sous nos yeux aura-t-il changé notre vision de l'histoire et nos comportements, si l'on considère les trois spectacles qui ont monopolisé l'attention : le show politique - l'écran des taux de change - la liturgie sportive ? La politique ? Elle ne veut plus invoquer le sens de l'histoire, depuis que cette croyance, à l'Est, se retourna contre elle-même. Mais comment orienter le débat public, comment orienter le citoyen hors de nos ego, vers l'avenir, vers autrui, sans faire le pari de l'histoire ? C'est cela qui fut interdit, l'interdit formel des ultra-libérales années 80. Rien au-delà de mon intérêt et de ma durée de vie, il n'y a de libertés et de profits qu'individuels. Et la politique a un dernier droit : faire tourner l'économie-monde, pour qu'elle tourne. Comme sur un circuit automobile : la concurrence pour la concurrence, dans les règles. Au coeur de celles-ci, la valeur d'estime : l'argent, nécessité première et passion primaire, est aujourd'hui fin dernière. Ainsi, la démocratie tend-elle à se confondre avec le marché et l'individualisme démocratique avec la consommation narcissique.