Clémentine Vidal-Naquet
Clémentine Vidal-Naquet
La séparation massive des couples pendant la Grande Guerre invite à faire l'histoire du lien fragile créé entre les conjoints malgré le conflit. À la croisée de l'histoire culturelle de la guerre, de la vie privée, du genre et des sensibilités, ce livre interroge les répercussions de la guerre sur la sphère intime. Si, dans le souhait de rendre compte à la fois des aspects collectifs et singuliers de ces expériences conjugales, de nombreuses archives sont mobilisées, l'auteur présente surtout les correspondances comme une source incomparable pour saisir l'expression des sensibilités. Elle aborde ainsi des thèmes essentiels permettant de comprendre l'agissement, en profondeur, de ce premier conflit mondial : le remplacement des hommes par leurs femmes aux affaires et dans la gestion du foyer et les difficultés économiques nouvelles rencontrées ; l'ébranlement de l'institution maritale ; l'omniprésence, pour la première fois dans l'histoire, de l'échange épistolaire. La recherche d'une quotidienneté perdue, le partage des émotions, l'expression de l'amour ou du désir, façonnent le pacte épistolaire de guerre scellé entre les conjoints. Par la correspondance, il s'agit aussi bien de faire perdurer que d'inventer la normalité du quotidien conjugal. Mais dans le conflit, la relation se transforme sous l'effet de la menace constante de la mort. L'essentiel se situe dans cette tension qu'impose la proximité de la disparition : aimer mieux grâce à la guerre, risquer le pire et dire le quotidien, penser l'avenir lorsqu'il est incertain. En somme, vivre simultanément le tragique et l'ordinaire. Agrégée et docteur en histoire, Clémentine Vidal-Naquet a publié Correspondances conjugales 1914-1918. Dans l'intimité de la Grande Guerre (2014).
Une épaisse couverture de cuir, des pages cartonnées sur lesquelles sont disposées des photographies jaunies, parfois à moitié effacées, et des cartes postales touristiques, toutes soigneusement légendées. Au centre de la première page, un couple aux contours méticuleusement découpés : la femme en tenue de mariée, l'homme en uniforme. " Notre voyage de noces ", lit-on au-dessus de leurs têtes ; " souvenir du 4 septembre 1919 " à leurs pieds. L'album, offert par un soldat tout juste démobilisé à sa femme pour leur premier anniversaire de mariage, montre villes et villages en ruines et en cendres, trous d'obus et paysages ravagés du nord de la France et de la Belgique. Quelles aspirations, quelles espérances ont pu motiver un tel voyage ? En observant de façon intensive cet objet extraordinaire, en suivant pas à pas le périple insolite des jeunes époux dans les champs de bataille, Clémentine Vidal-Naquet révèle les traits marquants et parfois troublants d'une époque ; elle rend palpable l'inscription durable de la guerre dans les sphères conjugale et intime, après le silence des armes.
Le partage du sensible suppose aussi un partage de l'insensible, une insensibilité dont la définition et la valorisation varient selon les moments, les individus et les sociétés. De fait, observer le social au prisme de l'insensibilité s'avère ainsi d'une stimulante et déconcertante fécondité, en temps de grande anesthésie générale. Qui veut éclairer les ressorts sensibles de la vie sociale doit affronter un jour ou l'autre le vaste continent de l'indifférence, de la désaffection, de l'absence de sentiment. Ce numéro anniversaire de Sensibilités lui en donne l'occasion. En rappelant, d'abord, que le contraire de l'émotion n'est pas tant la raison que l'insensibilité précisément : aux êtres comme aux choses. Et l'on songe ici à ces indifférences logées au creux du quotidien. Celles qui se sont installées dans nos vies face à l'incessant chaos du monde, dans nos rues au contact de la misère sociale et affective, au sein de mégalopoles travaillées par la montée de l'individualisme. Mais cette puissance d'inattention trahit aussi, outre nos refus de voir et nos lâchetés partagées, l'anesthésie d'une sensibilité sur-sollicitée par l'information continue. Observer l'insensibilité, c'est aussi entrevoir d'autres formes de sensibilités, parfois plus aiguës, plus intenses. L'insensibilité d'ailleurs, loin d'être seulement subie, peut être aussi désirée. Elle relève alors d'un travail, d'un façonnement des esprits et des conduites. Qu'il s'agisse des techniques d'endurcissement enseignées dans les casernes, de la distance émotionnelle minimale nécessaire aux soignants à l'hôpital ou encore de la surdité des savants à la souffrance animale dans leurs laboratoires. Plus paroxystique encore : celle de l'ascète, qui s'élève grâce à la négation de son corps ; celle du bourreau, qui ne s'exécute qu'en voulant congédier l'émotion. L'insensibilité, degré zéro de la sensibilité, vraiment ?
Je hais les jeunes. » Quiconque a croisé Stéphane Audoin-Rouzeau l'a sûrement déjà entendu asséner cette sentence définitive. L'outrance de la formule révèle précisément l'antiphrase : c'est bien parce qu'il aime les jeunes que ses élèves ont choisi de lui offrir ces Mélanges. Acteur majeur de la transformation de l'histoire militaropolitique en une anthropologie historique du fait guerrier, Stéphane Audoin-Rouzeau contribue, depuis presque quarante ans, à rendre intelligible la violence de guerre. Spectateur et penseur du retour de la guerre dans les horizons d'attente européens, il a inauguré une démarche singulière dont il a su transmettre les ressorts à ses étudiantes et étudiants. On ne trouvera pas ici d'aréopage historien convoqué pour l'occasion ; pas de ban ni d'arrière-ban pour célébrer près de quarante années de carrière universitaire. En somme, il ne s'agit pas d'une commémoration mais d'une invitation à continuer, ensemble, à faire vivre le style d'histoire qui est le sien. En ne recourant qu'à des anciens élèves, toutes g(v)énérations confondues, ce livre rend hommage à l'enseignant autant qu'à l'historien. Les textes réunis dans cet ouvrage dressent un portrait kaléidoscopique d'un homme et d'une oeuvre, d'un homme dans son oeuvre. Stéphane Audoin-Rouzeau est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et président du Centre international de recherche de l'Historial de la Grande Guerre (Péronne). Ont contribué à ce volume : Lancelot Arzel, Adam Baczko, Damien Baldin, Nicolas Beaupré, Bruno Cabanes, Nicolas Cadet, Sophie Delaporte, Hélène Dumas, Aline Fryszman, Galit Haddad, Franziska Heimburger, Christian Ingrao, Hervé Mazurel, Jean-Philippe Miller-Tremblay, Manon Pignot, Odile Roynette, Emmanuel Saint-Fuscien, Jean-Michel Steg, Laurent Véray, Clémentine Vidal-Naquet.