Sylvie Thorel-Cailleteau
Sylvie Thorel-Cailleteau
Dans l'archipel des mouvements et des écoles où semble se disperser le XIXe siècle, le Réalisme et le Naturalisme, cristallisations successives de l'esthétique réaliste, introduisent, selon des formes différentes mais néanmoins parentes, une interrogation aiguë. Celle-ci porte sur les contours de la modernité littéraire, au moment où s'édifie la société démocratique et où s'affirme le règne de la marchandise. De l'écriture artiste des Goncourt à la tentation flaubertienne du livre sur rien, de l'entreprise menée par Zola, visant à ressaisir le monde au travers du prisme de l'hérédité et du milieu, jusqu'à la disparition progressive du Naturalisme qu'orchestrent, avec d'autres, Huysmans et Maupassant, cet ouvrage revisite les implications profondes du réalisme. Il montre dans quelle mesure il impose sa cohérence au siècle, par-delà les segmentations traditionnelles proposées par l'histoire littéraire.
Quoiqu'il ait longtemps été défini par son indétermination, le roman est un genre fortement contraint, depuis ses origines, par l'exigence toute profane de se consacrer à l'imperfection humaine. S'inscrivant dans les marges des grands genres, l'épopée et la tragédie, il prend pour objet la dimension ordinaire de l'existence, souvent à travers des aventures amoureuses écrites dans un style qui tienne le milieu entre le sublime et le bas. En posant les jalons d'une nouvelle histoire du roman, Sylvie Thorel-Cailleteau montre comment prend forme cet art de la médiocrité, lié à l'exercice de la prose et dont les expressions varient : alors que, dans son acception classique, la médiocrité désignait la convenance de l'oeuvre à un public choisi, elle tend par la suite à se confondre avec la vulgarité, sinon la trivialité, dont les romanciers du XIXe siècle tentaient d'extraire une saisissante beauté. Le genre romanesque a évolué jusqu'au point où son antique vocation de peindre ce qui est simplement humain le conduit à représenter la défaite des valeurs dont il se réclamait précédemment (l'amour, la vertu) et à montrer surtout notre condition mortelle. Au lieu de tisser ensemble des histoires consolantes, suivant l'ancienne formule, il en vient à dire exclusivement, ainsi dans les dernières oeuvres de Beckett, l'élévation d'une voix funèbre.
Inventée dans les années 1870 par Émile Zola, la formule naturaliste devait se répandre bientôt dans toute l'Europe. La présente étude vise à apprécier L'assommoir, Les Malavoglia et Les Buddenbrook dans cette perspective. Elle vise - au-delà - à dégager certaines subtilités d'une esthétique quelquefois dédaignée ; il s'agira moins de considérer le roman naturaliste comme la forme - empruntée au XIXe siècle finissant - par des écrivains éperdument engagés dans le désir de reproduire la réalité objective, que comme le canal d'une importante réflexion sur les conditions de l'écriture romanesque à l'époque moderne. De quelques romans naturalistes, donc, comme arts poétiques.