Santiago Espinosa
Santiago Espinosa
Le tragique a mauvaise réputation, dans la langue courante (et journalistique) qui l'associe spontanément à la catastrophe, comme dans le jargon philosophique qui l'associe (souvent) à l'abattement et au pessimisme. On ignore ainsi la vertu première de l'esprit de la tragédie grecque et de la philosophie qu'elle a insufflé : une philosophie du courage, de l'assomption (de l'existence, du temps, en un mot, du tragique), et de la joie qui en résulte. Cet essai invite à rebrousser chemin.
On a beau montrer et démontrer la vacuité d'un mot, on ne s'en débarrasse pas pour autant, tant s'en faut. C'est le cas de cette prétendue liberté humaine, aussi inexplicable que contradictoire : on y croit quand même, ne serait-ce qu'à titre de bel idéal. Les illusions s'enracinent dans le désir et sont, de ce fait, indéracinables. Pourtant, si le concept traditionnel, et métaphysique, de liberté ne désigne aucune réalité ; si l'homme est, tout autant que les autres êtres vivants, soumis au déterminisme de la physis ; s'il est, en outre, soumis inévitablement aux lois de la polis, il n'empêche que l'individu libre existe. Seulement, là où on l'attendait le moins : aux antipodes de la morale, de la « bien-pensance », de l'académie même. À ce titre, il convient de dire que l'« esprit libre » est, non pas celui qui s'oppose à la nature ou à la loi civile, mais celui qui, au sein de ces cadres non modifiables à sa guise, vit et pense comme il veut. Encore faut-il pour cela, et c'est bien le problème, parvenir à vouloir quelque chose.
L'oeuvre de Clément Rosset cherche à établir une « théorie du réel », comprenant par là une critique de l'illusion. Trois figures principales n'ont de cesse de revenir du premier au dernier de ses livres : le réel, le double, la joie. Si Rosset est suffisamment « reconnu » dans le milieu éditorial, il demeure mal connu du milieu universitaire et professionnel, associé qu'il est à bien des auteurs ou des « mouvements » dont il a pourtant pris le soin de se détacher. Peu lu, il est surtout, nous semble-t-il, mal lu : les quelques études qui lui ont été consacrées, les commentaires que son oeuvre suscite çà et là, donnent souvent l'impression de passer à côté de l'essentiel, de ne retenir de ses trois figures - le réel, le double, la joie - que le son creux de leur nom. Cet essai tente de montrer au contraire la spécificité de la « philosophie tragique » de Rosset, en la prenant pour une tentative cohérente et rigoureuse d'aborder l'expérience humaine du désir qui rende compte de la paradoxale et énigmatique joie de vivre.
Ouvrage composé de trois études. La première s'intéresse au rôle que joue la musique au sein du système de Schopenhauer et prétend y trouver une « clé d'ouverture » qui non seulement l'éclaire mais met en relief aussi l'un de ses paradoxes : comment expliquer que la musique soit à la fois la volonté, étoffe de toute souffrance, et la plus délectable des choses ? Elle offre une introduction à la philosophie de Schopenhauer, à son esthétique, et signale quelques-uns des contresens faits à son égard, notamment par Wagner et les wagnériens contemporains. Les deux autres études abordent l'esthétique musicale de Schopenhauer d'un point de vue esthétique, affirmant que la conception schopenhauerienne de la musique est la seule à la prendre véritablement en considération et à en tirer toutes les conséquences, conception que Stravinsky fait sienne en affirmant : « La musique est par son essence impuissante à exprimer quoi que ce soit » - puisqu'elle n'exprime qu'elle-même.
Une certaine critique d'art, si répandue qu'elle est devenue vox populi, nous a habitué depuis fort longtemps, notamment depuis l'avènement de l'art « contemporain », à considérer que l'art est véhicule ou « expression » de bien des choses - du moi, des sentiments, des idées politiques, climatiques, morales -, dont semblent exclues les idées spécifiquement artistiques. Ainsi, ce que le spectateur d'une oeuvre d'art est invité à « comprendre » n'est pas l'oeuvre mais ce qu'elle est réputée signifier (exprimer), sens qui ne se voit ni ne s'entend paradoxalement pas, que l'oeuvre « cache » ou dissimule. Conscient de cette dérive, Jankélévitch avait affirmé lors d'un interview que personne n'aime la musique pour ce qu'elle est ; il semblerait qu'il faille étendre cette vérité à un terrain plus ample : presque personne n'aime l'art pour ce qu'il est. Que signifie aimer l'art pour ce qu'il est ? Telle est la question qui oriente ce travail. Il s'agit, dans la mesure du possible, de penser l'art en tant qu'art, et l'artiste en tant qu'artiste, autrement dit en tant que créateur d'idées artistiques provoquant des émotions esthétiques. Aimer l'art pour ce qu'il est, c'est trouver le sens de l'oeuvre dans l'oeuvre même, se confondant avec sa beauté. L'oeuvre d'art, lorsqu'elle est conçue pour être jugée comme telle, s'adresse avant tout à une sensibilité esthétique ; c'est alors qu'on peut l'appeler « objet de beauté ».
"On trouvera ici une réflexion sur le paraître, que la philosophie a coutume, depuis Platon et jusqu'à Heidegger et acolytes, d'opposer à l'être, ou à ce qui existe (le réel). On s'étonnera que cet essai se recommande néanmoins, pour affirmer au contraire leur identité, du philosophe chez lequel la tradition a cru trouver pour la première fois une telle distinction : Parménide. Mais il ne faut pas oublier que Platon appelait déjà son entreprise philosophique propre, dans le dialogue qu'il consacrait à Parménide, un « parricide » de ce dernier. Et parricide il y a bien, car il s'agit chez Platon, pour des questions essentiellement morales, d'accorder l'existence, outre à l'être, à l'autre, c'est-à-dire à ce qui n'existe pas. Paradoxalement, les interprètes actuels de Parménide, voulant retrouver celui-ci avant qu'il ne fût supprimé par le platonisme, n'ont pas su se contenter du lapidaire et inactuel « ce qui est est », et y ont prétendu voir une distinction entre l'existence et l'être, ou encore entre l'apparaître et la vérité. Un parricide n'a donc vraisemblablement pas suffi à faire taire la sentence parménidienne qui invite à faire bon accueil à l'existence ; on en refait régulièrement le rituel. Cet essai propose d'aller à rebours."
Dans ce livre, Clément Rosset s'entretient librement avec Santiago Espinosa sur divers sujets. Dans une première partie, comprenant cinq entretiens, Rosset raconte avec humour les quatre épisodes marquants de sa vie l'ayant conduit à la réflexion philosophique. Il est ainsi question de son enfance, de son amour de la musique et de la littérature, de ses années de normalien et de son entrée à l'Université de Nice. Il y revient sur ses auteurs de prédilection, sur ses rapports avec l'Académie et avec les philosophes dont il a été le contemporain et parfois l'ami (Cioran, Deleuze, Jankélévitch, Descombes). Dans une seconde partie, deux entretiens visent, au vu d'un certain nombre de contresens ayant été faits par des commentateurs à son égard, à clarifier et à détailler les concepts-clés de sa philosophie : le double et le réel. Il s'agit donc à la fois d'un livre biographique, où Rosset parle de lui-même, et d'un ouvrage de fond, où le lecteur trouvera, tantôt un supplément conceptuel aux livres qu'il aura lus de sa philosophie, tantôt une introduction et une invitation à leur lecture.