Roegiers Patrick
Roegiers Patrick
L'horloge universelle relate les diverses étapes de la vie d'un chanteur d'opéra. L'usage de la langue, la pensée du regard, la fascination des étoiles, la rotation des astres et la vie interne du corps, l'amour des nombres et de la musique, l'obsédante présence du passé, la mesure du possible, joints à la contemplation des formes essentielles et au détachement de tout, qui mène vers l'illumination de la blancheur, brossent, de l'apprentissage à la maturité, l'implacable portrait d'un héros pour qui l'intérieur est la galaxie de l'individu, sa loge dans le théâtre du monde. Ce drame à une voix, qui dit la couleur et la pression de chaque mot, est construit en six parties, comme six jours pour inventer le monde, ou sept, en comptant l'épilogue, selon la division traditionnelle de l'univers chez les géographes anciens. Forme imaginative, lyrique et poétique, l'écriture crée une sorte d'opéra visuel, constellation du verbe et de la pensée, qu'amplifient la largeur du style et l'intensité des tons, où le pouvoir de surprendre et celui d'enchanter se mêlent en une étrange et magnifique harmonie.
J'ai eu envie, dix ans après la publication de mon premier roman, Beau Regard, de retrouver mes personnages qui venaient de participer à un singulier dîner de homard. Ainsi, Ange, le narrateur, se retrouve-t-il - par le plus grand des hasards - chez les Tripp qu'il vient à peine de quitter. Et qui le convient aussitôt à passer la nuit sous leur toit. De menus événements (un doigt coupé, une claudication, un saignement de nez), perçus comme autant d'indices révélateurs, alimentent cette étrange nuit vécue dans un état second, à mi-chemin du mauvais rêve propre aux digestions difficiles et aux fantasmes ou hallucinations éprouvantes que fait naître un sommeil impossible à trouver. Se joue ainsi une partition narrative, cruelle et sauvage, où le cochon qui dort en chacun de nous prend peu à peu le dessus sur la digestion en cours des crustacés. Le séjour nocturne chez les Tripp s'assimile donc à un effrayant voyage intérieur où le refoulé s'allie à l'innommable. Une vraie nuit de cauchemar. P.R.
Hémisphère Nord conte en sept parties la vie d'un peintre romantique, nommé Ulrich, que l'on suit pas à pas, depuis sa naissance au bord extrême du monde, en 1774, à Greifswald, station baleinière (Suède), jusqu'à Copenhague, où il s'inscrit à l'Akadémie, puis à Dresde, alors haut lieu culturel de l'Ailemagne, où il arrive à vingt ans, réalise son oeuvre, se marie, connaît la gloire, et où il meurt en 1840. La portée du destin, l'élan de l'aine, l'amour de l'art, l'effroi de la perte et la griserie de la mélancolie - mal endémique -, la quête constante de la causalité (héritage des Lumières), la complétude de l'amitié, autant de thèmes qui étayent cet étonnant feuilleton fourmillant d'anecdotes, d'épisodes inattendus, de rencontres, avec des personnages réels (Goethe, Schopenhauer, Turner) mêlés à maintes figures inventées. Ode à la culture du Nord (le Siècle d'Or hollandais n'est pas loin), cette fresque effervescente et haute en couleurs, brossée à traits amples, obéit à un parti pris osé: celui de la démesure, qui lie l'homme à la Nature, aux éléments forts de l'univers, par la seule jubilation de l'écriture, selon le dessein même d'Ulrich quand il créait sur le motif.
Marcel Proust et James Joyce se sont vraiment rencontrés le 18 mai 1922, au Ritz, dans mon roman. L'amour de la nuit, la solitude, l'état déplorable de leur santé, l'insularité de leur personnalité, l'ampleur de l'œuvre, la folie de la langue, mais aussi les phobies (les rats pour l'un, les chiens pour l'autre), l'amour des chansonnettes (ils adorent " Viens Poupoule "), tout les rapproche. Marcel vient de terminer La Recherche, James de publier Ulysse. Un coup de foudre en amitié unit ces deux génies qui se tutoient. Dans la seconde partie, Proust décède. À son enterrement, au Père-Lachaise, se presse le gotha de la littérature. Homère, Shakespeare, Molière, Diderot, Kafka, Calvino, Barthes... La disparition d'un écrivain contient celle de tous les autres. Et Proust en personne assiste à sa mise en terre. La fiction l'emporte sur le Temps. Les grands écrivains ne meurent jamais. P.R.
Un Fragonard peut en cacher en autre. Honoré, né à Grasse, se forme à l'anatomie auprès du dénommé Lemoignon, avant de monter à Paris pour enseigner auprès de Bougrelat, fondateur de l'École vétérinaire de Maisons-Alfort, où il se voue à l'exploration des chairs, des peaux, des dépouilles et conçoit ses fameux écorchés. Attentif aux grandes expérimentations scientifiques caractérisant le basculement du XVIIIe au XIXe siècle, il est un personnage singulier, profondément émouvant, qui traverse une époque effervescente où le monde est défini sous l'éclairage de la raison, et non plus de la religion. Il croise des peintres (Jean-Honoré, son célèbre cousin, ainsi que David), des écrivains (Diderot), des figures pittoresques. Mais aussi l'amour : une jeune fille littéralement foudroyée lors de leur seule et ultime rencontre, et dont le deuil demeure impossible. Ce roman foisonnant et haut en couleur révèle la part d'ombre qui sous-tend les Lumières, muant ainsi le siècle classique en un siècle baroque. On retrouve ici tout l'humour, l'invention verbale, le délire, la puissance visionnaire de l'auteur d'Hémisphère Nord et de La Géométrie des sentiments, deux livres qui, avec Le Cousin de Fragonard, composent une trilogie sur les rapports de la science et de l'art.
Beau regard est le récit détaillé d'un dîner où l'on ne mange que des homards. Spectres de chair et d'os, aux gestes mécaniques, ces gens en tenue de soirée sont dépecés de sang-froid par un hôte imprévu qui, tel un mauvais ange, s'évertue à donner corps à ses fantasmes. De menus incidents, des détails infimes et la plus fugitive image prennent une importance disproportionnée aux yeux de cet observateur distant et muet (le narrateur du livre) qui se livre à un acte de véritable chirurgie visuelle. Le rapport extravagant d'un homme à son poids, le soin maladif qu'il apporte à l'entretien de sa pelouse, l'obsédante précision des doigts décortiquant les crustacés constituent les ingrédients premiers de cette sonate acide, aux tonalités singulières. Passant progressivement de la description objective à la vision introspective, cet acte de dissection par le regard mue la table en salle d'opération et le rituel convivial du repas en une radiographie sans appel des comportements humains. Projection rêvée d'une situation banale, ce récit virulent célèbre l'absolue primauté de la vue. Mené avec une rigueur sourcilleuse, il se déroule en continu, d'une seule respiration, comme la rotation de la terre ou la circulation du sang.