Pierre Birnbaum
Pierre Birnbaum
La lutte pour le pouvoir provoque la mobilisation des groupes dominés, oppose les élites entre elles, suscite l'action de l'Etat qui en réclame le contrôle exclusif. Dans ce livre, Pierre Birnbaum poursuit son analyse des conflits qui se déroulent aux sommets de l'Etat, en examinant l'évolution du pouvoir dans la société française contemporaine, ou encore les affrontements qui se manifestent dans une société comme l'Allemagne hitlérienne où une élite politico-administrative se trouve confrontée à un mouvement totalitaire qui entend remettre en question la prééminence d'un Etat fort. A partir d'exemples empiriques, il examine aussi la naissance de mouvements de mobilisation des groupes dominés qui, à travers l'action violente ou encore, le recours au suffrage universel, s'efforcent d'accéder à la scène politique ou même de s'emparer de l'Etat. Dès lors, les diverses relations qui se nouent entre l'Etat, les élites et les nombreux mouvements sociaux témoignent des multiples dimensions du pouvoir.
Au tournant du XXe siècle, de l'Empire austro-hongrois aux États-Unis, des écrivains juifs s'imposent pour la première fois comme des figures majeures de la littérature mondiale : Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Jacob Wassermann, Italo Svevo, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Irène Némirovsky, Henry Roth et bien d'autres prennent la parole pour dire, tout comme leurs confrères non juifs, les rêves de l'enfance, la recherche de l'amour et de l'amitié, mais aussi les affres de la vie, la jalousie, la stupeur de la trahison, le choc de la violence et de la guerre, la peur de l'exil. Eux seuls pourtant savent, en dépit de leur reconnaissance, l'ambiguïté de leur statut, la précarité de leurs succès : ces écrivains demeurent des intrus au sein des sociétés chrétiennes ; leur judéité les met en porte à faux, leur confère un destin incertain. Aucun d'entre eux ne semble non plus se reconnaître dans les idéologies du moment - du sionisme au marxisme. Dans leurs romans comme dans leur vie, leur désir d'assimilation cohabite avec la nostalgie d'un passé, l'attachement à un monde en voie de disparition, laminé par la modernité. Dès lors, comment échapper à ce malheur qui semble coller à leur peau ?
Au tournant du XXe siècle, de l'Empire austro-hongrois aux États-Unis, des écrivains juifs s'imposent pour la première fois comme des figures majeures de la littérature mondiale : Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Jacob Wassermann, Italo Svevo, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Irène Némirovsky, Henry Roth et bien d'autres prennent la parole pour dire, tout comme leurs confrères non juifs, les rêves de l'enfance, la recherche de l'amour et de l'amitié, mais aussi les affres de la vie, la jalousie, la stupeur de la trahison, le choc de la violence et de la guerre, la peur de l'exil. Eux seuls pourtant savent, en dépit de leur reconnaissance, l'ambiguïté de leur statut, la précarité de leurs succès : ces écrivains demeurent des intrus au sein des sociétés chrétiennes ; leur judéité les met en porte à faux, leur confère un destin incertain. Aucun d'entre eux ne semble non plus se reconnaître dans les idéologies du moment - du sionisme au marxisme. Dans leurs romans comme dans leur vie, leur désir d'assimilation cohabite avec la nostalgie d'un passé, l'attachement à un monde en voie de disparition, laminé par la modernité. Dès lors, comment échapper à ce malheur qui semble coller à leur peau ?
Écrire l'histoire du judaïsme, est-ce narrer le récit d'une vallée de larmes ? Non répondit longtemps un des plus grands historiens du judaïsme, Salo Baron (1895-1989). Né en Galicie, au sein de l'empire des Habsbourg, invité à enseigner à New York en 1926, il découvrit alors ce qu'il pensait être l'exceptionnalisme américain. Société neuve, les États-Unis n'ont pas connu les Croisades, les affres du Moyen Âge, les malheurs de l'Inquisition, les pogromes de l'Europe de l'Est et de l'empire russe, dont celui de Kichinev en 1903 marqua tous les esprits ; ils ont échappé au pire, à l'expulsion des Juifs européens. Baron en est persuadé, les États-Unis démentent à eux seuls ce qu'il appelle ' la vision lacrymale de l'histoire ', le récit du destin du judaïsme comme la liste ininterrompue des persécutions et des massacres. Tout au plus les Juifs américains se heurtent-ils à des préjugés, à des barrières sociales dans les clubs et les universités, mais jamais à un antisémitisme théorisé en idéologie politique à l'instar de l'Allemagne et de la France. Pourtant, en avril 1913 éclate à Atlanta l'affaire Leo Franck, le lynchage d'un Juif accusé du meurtre rituel d'une jeune fille. Première manifestation d'un antisémitisme de haine qui va éclore jusqu'à nos jours, porté par les suprémacistes blancs. Des centaines de synagogues ont brûlé au cours des décennies, jusqu'au massacre de Pittsburgh en 2018 et aux slogans antisémites lors de la tentative de putsch contre le Capitole en janvier 2021. La romance de l'exceptionnalisme sanctifiée par Salo Baron et à sa suite par les historiens du judaïsme américain se trouve-t-elle ainsi durablement démentie ? Est-ce ici aussi le retour de l'histoire lacrymale ?
Écrire l'histoire du judaïsme, est-ce narrer le récit d'une vallée de larmes ? Non répondit longtemps un des plus grands historiens du judaïsme, Salo Baron (1895-1989). Né en Galicie, au sein de l'empire des Habsbourg, invité à enseigner à New York en 1926, il découvrit alors ce qu'il pensait être l'exceptionnalisme américain. Société neuve, les États-Unis n'ont pas connu les Croisades, les affres du Moyen Âge, les malheurs de l'Inquisition, les pogromes de l'Europe de l'Est et de l'empire russe, dont celui de Kichinev en 1903 marqua tous les esprits ; ils ont échappé au pire, à l'expulsion des Juifs européens. Baron en est persuadé, les États-Unis démentent à eux seuls ce qu'il appelle ' la vision lacrymale de l'histoire ', le récit du destin du judaïsme comme la liste ininterrompue des persécutions et des massacres. Tout au plus les Juifs américains se heurtent-ils à des préjugés, à des barrières sociales dans les clubs et les universités, mais jamais à un antisémitisme théorisé en idéologie politique à l'instar de l'Allemagne et de la France. Pourtant, en avril 1913 éclate à Atlanta l'affaire Leo Franck, le lynchage d'un Juif accusé du meurtre rituel d'une jeune fille. Première manifestation d'un antisémitisme de haine qui va éclore jusqu'à nos jours, porté par les suprémacistes blancs. Des centaines de synagogues ont brûlé au cours des décennies, jusqu'au massacre de Pittsburgh en 2018 et aux slogans antisémites lors de la tentative de putsch contre le Capitole en janvier 2021. La romance de l'exceptionnalisme sanctifiée par Salo Baron et à sa suite par les historiens du judaïsme américain se trouve-t-elle ainsi durablement démentie ? Est-ce ici aussi le retour de l'histoire lacrymale ?
Ce Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques couvre deux domaines distincts, la théorie politique (ses concepts, ses méthodes), et la pratique, inscrite dans les institutions politiques et dans l'exercice du pouvoir. Ce dictionnaire traite en priorité de la France et des pays francophones, tout en s'efforçant d'élargir le champ de la comparaison à la dimension européenne et même mondiale.
Le grand historien Pierre Birnbaum livre son analyse des raisons du retour en force du nationalisme, thème au coeur de la campagne p résidentielle. Il voit dans le déclin de l'État la source du repli vers un nationalisme agressif réactionnaire et désignant des ennemis irréductibles. Birnbaum démontre comment des variables internes et externes minent cet État qui n'apparaît plus comme le garant de la cohésion nationale et de la citoyenneté partagée.
Cent ans après la mort de Marcel Proust, le 18 novembre 1922, on n’en finit pas de dénombrer ses contradictions, ses ambiguïtés et ses équivoques. Proust est catholique – « j’aime le catholicisme et je veux l’aimer » – tout en défendant les Juifs ; il se moque de l’antisémitisme, mais fait parfois sien le vocabulaire de Drumont ; se présente comme un « ardent dreyfusard », mais se métamorphose au cours de l’affaire et après son dénouement en un dreyfusard « désenchanté ». S’il condamne le nationalisme de ses amis antisémites comme Léon Daudet ou Maurice Barrés qui taisent sa judéité, il admire sans réserve ou presque leurs œuvres littéraires. Conservateur dans l’âme, fasciné par l’aristocratie, hostile au socialisme et à toute forme de bouleversement social, il demeure aussi sensible, par « atavisme » familial, à l’univers yiddish ou à certains rituels de la vie juive tout en faisant siens les codes culturels, les croyances et les manières de vivre des salons de la haute société chrétienne. C’est alors l’image d’un Juif non-juif qui se dessine. Pierre Birnbaum entreprend de raconter et de déplier ces ambiguïtés, en suivant pour la première fois l’immense correspondance de Proust en la replaçant dans son contexte politique – de l’affaire Dreyfus à la loi de séparation de l’Église et de l’État jusqu’à la Première guerre mondiale. Loin des personnages de la Recherche, c’est Proust qui révèle ses partis pris. Pierre Birnbaum, professeur émérite de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est spécialiste de l’histoire de la IIIe République et des Juifs d’État. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État, de Gambetta à Vichy (Fayard, 1992 ; Points, 1994) et Léon Blum. Un portrait (Seuil, 2016 ; Points, 2017).
Pierre Birnbaum, le théoricien de l'État fort à la française dont il a dessiné l'idéal-type, universaliste et protecteur des minorités, est né en juillet 1940, à Lourdes, quelques jours après l'instauration du régime de Vichy, de parents juifs et étrangers, dans une famille persécutée puis traquée par " l'État français " et par l'Occupant. À l'âge de deux ans, il est confié à une famille de fermiers des Hautes-Pyrénées avec sa soeur à peine plus âgée. Enfant caché, il doit sa survie à des Justes alors que les hauts fonctionnaires du régime de Vichy collaborent à la chasse aux Juifs. Par un étrange déni, il ne s'était jusqu'ici jamais interrogé dans son travail sur cet " État français " qui a mobilisé tous les moyens pour les traquer, lui et sa famille. Il retrace, dans ce livre émouvant, les années de persécution de son enfance à partir d'archives saisissantes, tant locales que nationales, et se fait l'historien de sa propre histoire. Il pose surtout en des termes nouveaux, depuis le coeur de sa théorie, la question de la continuité entre la République et Vichy. L'État devenu " français " sous la houlette des droites extrêmes, est-ce encore l'État ? Cet ouvrage d'une force singulière ne manquera pas de susciter le débat sur un pan de notre histoire toujours disputé. Car, conclut Pierre Birnbaum, le fait que les hauts fonctionnaires passés au service de Vichy aient été si peu sanctionnés pour leurs responsabilités dans la persécution et la déportation des Juifs de France reste un héritage lourd à porter. Toutes les conséquences de la leçon de Vichy n'ont pas été tirées. Professeur émérite à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Pierre Birnbaum est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d'État, de Gambetta à Vichy (Fayard, 1992 ; Points Histoire, 1994), Léon Blum. Un portrait (Seuil, 2016 ; Points Histoire 2017) et Où va l'État ? (Seuil, 2018).
Les importantes mobilisations catholiques des années récentes à l'encontre du mariage pour tous, de la procréation assistée ou de la question du genre propulsent soudain au premier plan de la société des enjeux culturels qui évoquent les conflits liés à la sécularisation mise en oeuvre par la Troisième République. La remise en question de la neutralité de l'espace public tout comme l'expression abusive de « communautés imaginées » de toutes sortes provoquent le renouveau d'affrontements culturels inédits propices à tous les dérapages. Lorsqu'en janvier 2014 éclate la manifestation « Jour de colère », comme autrefois mais dans un contexte de grande faiblesse de l'État, les citoyens juifs sont, à nouveau, souvent désignés comme responsables de la dénaturation de la société française. Les funestes « La France aux Français », les « Mort aux Juifs ! » accompagnés de slogans révisionnistes ou anti-israéliens se font entendre dans les rues de Paris. « Jour de colère » révèle une alliance incertaine qui se noue entre catholiques intransigeants, extrême droite nationaliste et certains jeunes issus fréquemment de l'immigration nord-africaine dans une commune détestation des Juifs considérés comme pervertisseurs de la nation et oppresseurs des peuples.Pierre Birnbaum est professeur émérite à l'université Paris I.
À quoi sert de s'interroger sur la nature de la citoyenneté aux États-Unis et en France à partir de l'exemple des Juifs? À penser à nouveaux frais la question du rapport entre la religion et l'espace politique en Occident. La Révolution française, on le sait, prolongeant l'action de l'État fort, construit un espace public qui s'efforce de laminer toutes les formes d'appartenance identitaire en cantonnant celles-ci au seul espace privé. L'intégration des Juifs français leur permet l'accès aux sommets de l'État, selon une mobilité vers l'élite politico-administrative sans égale dans l'Histoire, mais suscite à leur encontre un antisémitisme politique neuf, de l'Affaire Dreyfus à Vichy. Les Juifs américains, on le découvrira dans cet ouvrage d'une richesse d'information peu commune, ne connaissent en rien ce brillant destin public : dans une société à État faible, leur émancipation formelle et la reconnaissnace de la pérennité de leur culture, conquises dès la Révolution, ne valent qu'à l'échelle de l'État fédéral. À partir des années trente, le New Deal et sa logique de nationalisation de la société font que désormais les lois fédérales s'appliquent au niveau des États : des Juifs rejoignent le pouvoir politique dénoncé dès lors comme un 'Jew Deal'. Plus tard, dans les années soixante, quelques juges juifs de la Cour suprême contribuent grandement à la sécularisation de la nation chrétienne, provoquant, comme en France, de vives réactions antisémites. L'exemple des Juifs permet donc de camper deux grands modèles de rapports du politique au religieux : l'émancipation à la française ouvre la porte de la citoyenneté dans l'espace public sécularisé en ignorant toute identité autre que nationale ; l'émancipation à l'américaine se révèle davantage propice à l'épanouissement des identités religieuses qu'à leur entière reconnaissance comme citoyenneté. Les promesses des 'deux maisons' sont distinctes et les désillusions dissemblables.
À quoi sert de s'interroger sur la nature de la citoyenneté aux États-Unis et en France à partir de l'exemple des Juifs? À penser à nouveaux frais la question du rapport entre la religion et l'espace politique en Occident. La Révolution française, on le sait, prolongeant l'action de l'État fort, construit un espace public qui s'efforce de laminer toutes les formes d'appartenance identitaire en cantonnant celles-ci au seul espace privé. L'intégration des Juifs français leur permet l'accès aux sommets de l'État, selon une mobilité vers l'élite politico-administrative sans égale dans l'Histoire, mais suscite à leur encontre un antisémitisme politique neuf, de l'Affaire Dreyfus à Vichy. Les Juifs américains, on le découvrira dans cet ouvrage d'une richesse d'information peu commune, ne connaissent en rien ce brillant destin public : dans une société à État faible, leur émancipation formelle et la reconnaissnace de la pérennité de leur culture, conquises dès la Révolution, ne valent qu'à l'échelle de l'État fédéral. À partir des années trente, le New Deal et sa logique de nationalisation de la société font que désormais les lois fédérales s'appliquent au niveau des États : des Juifs rejoignent le pouvoir politique dénoncé dès lors comme un 'Jew Deal'. Plus tard, dans les années soixante, quelques juges juifs de la Cour suprême contribuent grandement à la sécularisation de la nation chrétienne, provoquant, comme en France, de vives réactions antisémites. L'exemple des Juifs permet donc de camper deux grands modèles de rapports du politique au religieux : l'émancipation à la française ouvre la porte de la citoyenneté dans l'espace public sécularisé en ignorant toute identité autre que nationale ; l'émancipation à l'américaine se révèle davantage propice à l'épanouissement des identités religieuses qu'à leur entière reconnaissance comme citoyenneté. Les promesses des 'deux maisons' sont distinctes et les désillusions dissemblables.
On sait quelle oeuvre pionnière a accomplie la Révolution française en établissant une stricte égalité juridique entre tous les hommes, en donnant aux protestants et aux Juifs la totalité de leurs droits civiques, et le Code civil, promulgué en 1804 par le Premier Consul, passe pour avoir consolidé à jamais ces principes. En ce qui concerne les Juifs, pourtant, c'était sans compter sur les préjugés très prononcés de l'Empereur conseillé par les penseurs catholiques réactionnaires comme Bonald. Ne se met-il pas en tête, en effet, de convoquer une assemblée de « notables » à qui il enjoint de former un « Grand Sanhédrin » qui se réunit il y a deux siècles, en février 1807, et désignera un Consistoire central, bref des interlocuteurs plus faciles à surveiller auxquels il entend imposer des mesures discriminatrices concernant le mariage, la conscription, la liberté d'aller et de venir ou encore celle de s'établir ? Voilà une entorse de taille aux principes de 89 : les intéressés, feignant de l'ignorer, s'en tiennent au Code civil, désireux qu'ils sont de se conformer seulement à la « loi du pays » qui doit régir de la même manière tous les citoyens. Ils font même assaut d'éloges et célèbrent sans rire... la Saint-Napoléon ou chantent, dans d'innombrables poèmes et odes, la gloire impérissable de l'Aigle dont les ailes sont supposées les protéger. Mais l'Empereur ne s'arrête pas là. Par une série de décrets pris, en mars 1808, à l'instigation des franges les plus réactionnaires, il leur impose des restrictions juridiques allant à l'encontre de la loi commune, qui dénotent une franche hostilité à l'endroit de ceux qu'il qualifie de « sauterelles », de « corbeaux » ou de « nouveaux féodaux » et autres amabilités qui feront, tout au long du xixe siècle et jusqu'à Vichy, les délices des pamphlétaires antisémites. Ce qui est surprenant - réconfortant aussi - c'est d'observer que le haut personnel administratif de l'État (Conseil d'État, préfets...) traîne les pieds, voire s'oppose franchement, avec un courage admirable, au « décret infâme » ; c'est probablement même la seule défaite politique interne que l'Empereur ait dû essuyer.
Priez pour le roi, l'empereur, l'Etat, c'est à chaque fois le bénir en espérant sa protection. C'est estimer que seule cette alliance peut protéger de la vindicte populaire qui verserait aisément dans l'antisémitisme. Contre les pogroms, les exactions constantes, bien des Juifs s'en remettent ainsi traditionnellement à l'alliance royale, en dépit de sa dimension mythique puisque le roi, l'empereur ou même l'Etat s'associent parfois, en réalité, aux menées antisémites. Dans ce livre, Pierre Birnbaum publie un grand nombre de ces prières inédites, de ces odes, de ces hymnes récités avec ferveur, de Louis XIV à nos jours. Les prières en faveur des Bourbons surprennent pas la passion qui s'en dégage de même que celles, innombrables, en faveur de Napoléon Bonaparte, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe ou de Napoléon III. L'avènement de la Révolution française, la révolution de 1848 et surtout, de la IIIe République remettent pourtant en question l'alliance royale : dorénavant, c'est pour la nation, le peuple et la république que l'on prie, en dépit, à nouveau, de bien des désillusions. Dans le difficile contexte contemporain où ressurgissent les menaces, nombre de Juifs s'engagent dans la recherche d'une alliance horizontale malaisée et cependant indispensable du fait du recul contemporain de l'Etat-Nation, à l'heure aussi de la construction européenne.
En cette fin de xviiie siècle, les Lumières à la française magnifient l'idée de régénération. En s'en emparant, l'utopie révolutionnaire a voulu rejeter les valeurs anachroniques du passé. Or, cette aspiration à l'invention d'un homme nouveau tourné vers la Raison trouve une de ses premières formulations dans le fameux Essai sur la régénération physique morale et politique des Juifs de l'abbé Grégoire, rédigé à l'occasion du concours de l'Académie de Metz, en 1787. Grégoire, favorable à l'émancipation des Juifs, soutient que celle-ci doit passer par l'oubli des rêveries talmudiques et des traditions qu'il juge burlesques. Au même moment, rien de tel n'est exigé des protestants par les philosophes qui défendent leur pleine entrée dans la cité ni des Noirs des colonies pour lesquels ils réclament la fin de l'esclavage. Ce concours marque donc un moment unique dans l'histoire de la France moderne. Pourtant, à l'exception du texte publié de l'abbé Grégoire, sans cesse lu et commenté, on ignorait presque toutdes manuscrits déposés par les autres candidats, et même de la première version de celui de Grégoire. Pierre Birnbaum a eu l'idée de les rechercher aux archives de Metz et de Nancy. Les voici enfin publiés dans leur intégralité. Leur mise au jour et leur comparaison systématique dans le présent ouvrage opèrent comme un révélateur : la question de l'entrée dans l'espace public des Juifs apparaît comme le symbole d'une difficile relation entre citoyenneté et pluralisme culturel, qui hante jusqu'à nos jours la société française. Professeur émérite à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Pierre Birnbaum est l'auteur de nombreux ouvrages dont, au Seuil : Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d'État, de Gambetta à Vichy (1994), La République et le Cochon (2013) et Léon Blum. Un portrait (2016).
Sociologue du politique et spécialiste de l'histoire de l'État et des élites, Pierre Birnbaum est taraudé depuis toujours par la question du pouvoir. De l'État protecteur de l'espace public au pouvoir qui en vient à user de la force extrême pour persécuter, traquer, attenter à l'existence même des citoyens.L'État fort à la française, plus encore que la démocratie, est-il le meilleur rempart aux mobilisations nationalistes, aux idéologies radicales, aux mythes meurtriers, aux préjugés xénophobes venus de la société et des voisins ? Représente-t-il, au contraire, la source des pires contraintes contemporaines, depuis l'assimilation extrême, destructrice des cultures singulières et multiples, jusqu'aux répressions les plus radicales ?À partir de sa propre expérience d'enfant juif caché dans les Hautes-Pyrénées durant la Seconde Guerre mondiale, devenu plus tard, grâce à l'école républicaine méritocratique, un universitaire « fou de l'État », Pierre Birnbaum, avec la complicité de Jean Baumgarten et Yves Déloye, aborde les grandes questions de la théorie politique. Les fondements de la citoyenneté commune menacée par les divers communautarismes, les contradictions entre passions démocratiques et contrainte étatique, les ressorts du totalitarisme ou du nationalisme meurtrier, les raisons des mobilisations antisémites qui menacent de nos jours, et particulièrement en France, l'alliance verticale avec un État affaibli : autant de thèmes qui sont l'occasion de suivre le déploiement d'une pensée originale.
L'histoire politique des Juifs de France s'inscrit tout entière dans un balancement entre le civique et le civil, entre l'espace public et l'espace privé, entre la citoyenneté républicaine et l'attachement à des valeurs spécifiques, entre le bonheur public et le bonheur privé. Elaborant une « conception enchantée de la Révolution », la plupart se sont montré des patriotes sourcilleux, entièrement dévoués à la République dont le modèle attira longtemps de nombreux immigrants. Déçus sinon trahis par les multiples guerres franco-françaises, de nombreux Juifs se sont éloignés du mythe républicain en cherchant à redéfinir une identité collective.Cette recherche a été facilitée par le recul contemporain du jacobinisme autorisant l'expression des différences et la naissance d'une citoyenneté plurielle. La renaissance actuelle d'une conscience identitaire provient également, de l'affaire Dreyfus au Front national, de l'épanouissement d'un antisémitisme exacerbé, devenant de nos jours, après Carpentras, presque légitime. L'identité politique des Juifs de France, hier comme aujourd'hui, se construit toujours entre l'universalisme et le particularisme : c'est cette perspective novatrice qui guide la recherche collective présentée dans cet ouvrage.ONT CONTRIBUÉ À CET OUVRAGE : Michel Abitbol, Phyllis Cohen Albert, Chantal Benayoun, Pierre Birnbaum, Jean-Marc Chouraqui, Richard I. Cohen, Alain Dieckhoff, Nancy L. Green, Paula Hyman, Philippe Landau, Catherine Nicault, Laurence Podselver, Aron Rodrigue, Dominique Schnapper, Sylvie Strudel, Pierre-André Taguieff.
En septembre 1669, Raphaël Lévy se rend à Metz pour y acheter un shofar et du vin pour célébrer, le lendemain soir, le nouvel an juif. Ce même jour, à Glatigny, petit village situé sur la route qui mène de Boulay à Metz, Mangeotte Villemin s'aperçoit de la disparition de son fils, le petit Didier Le Moyne, âgé de trois ans. Un cavalier affirme avoir vu Raphaël Lévy portant un enfant sous son manteau. Tout s'éclaire : les Juifs ont enlevé un enfant chrétien pour célébrer leurs fêtes. L'accusation de meurtre rituel surgit ainsi en France, au moment même où s'achève la chasse aux sorcières. Dans une Lorraine des frontières, au statut politique incertain, traversée sans cesse par des guerres et des famines, le mythe réapparaît intact, alimenté par une Contre-Réforme militante. Au terme d'un long procès, dont les pièces sont pour la première fois ici présentées de manière exhaustive, durant lequel défile une pléiade d'habitants, on s'immerge dans une culture locale faite, en dépit de liens étroits de sociabilité, de préjugés et de fantasmes suscités par une population juive fidèle à ses rituels et à ses valeurs. Non seulement les Juifs sont supposés tuer de jeunes enfants pour s'emparer de leur sang, mais ils s'en prendraient également, le vendredi saint, au cours de cérémonies sataniques, à la sainte hostie. Raphaël est soumis aux tortures les plus effroyables avant d'être conduit au bûcher. L'Etat, qui protège fréquemment ses Juifs, intervient trop tardivement, Louis XIV parvenant seulement à faire libérer les autres Juifs emprisonnés. En ce Grand Siècle où s'affirment la raison et la science, un vent de folie s'est brutalement abattu sur Metz. Puis c'est un long silence : il faudra attendre l'affaire Dreyfus pour que l'affaire Raphaël Lévy resurgisse, avant de s'effacer à nouveau de la mémoire collective. Professeur émérite de science politique à Paris-I, membre de l'Institut universitaire de France, Pierre Birnbaum enseigne actuellement à New York. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, parus chez Fayard, relatifs à l'Etat et aux Juifs en France depuis deux siècles (La République juive ; Les Fous de la République ; Le Moment antisémite ; L'Aigle et la Synagogue).
Au tournant du siècle, en 1898, année de tous les dangers, la société française plonge dans un tourbillon antisémite. Dans les grandes villes comme dans les petites bourgades endormies, des foules en colère se lèvent qui brisent tout sur leur passage, arpentent inlassablement les artères principales en lançant : "A bas Zola ! Mort aux Juifs ! Vive l'Armée !" ajoutant même parfois: "Vive la République !" Jour après jour, des milliers de personnes défilent et affrontent durement la police. Les forces de l'ordre quadrillent l'espace urbain, c'est l'état de siège. On brutalise les rabbins et les passants on attaque les synagogues, on brise les vitres des boutiques, on brûle des mannequins représentant Zola et Dreyfus, on organise le boycott et la délation. L'usage de la violence est constant. Celui de la moquerie, de l'ironie de la dérision à travers cris, chansons, poèmes parfois rédigés en patois local, saynètes ou charivaris, tout aussi fréquent. Pogrome sans victimes, ce moment antisémite demeure inconnu : ce tour de la France en propose une première recension. Une fois quitté Paris, le voyage s'organise autour de deux cercles de rayon inégal, l'un plus proche du centre, de Bourges à Lyon, Le Puy, Rodez, Périgueux, Limoges et Guéret, pivotant autour de Clermont-Ferrand ; l'autre, plus vaste, mène lentement de la Lorraine à la côte méditerranéenne, du Sud-Ouest à la Vendée, de la Bretagne à la Normandie. Professeur à l'université de Paris-I, membre de l'Institut universitaire de France, Pierre Birnbaum a publié dans la même collection Un mythe politique : le "République juive" (1988) et Les Fous de la République (1992). Il a dirigé par ailleurs La France de l'affaire Dreyfus (1994).
En transformant les Juifs en citoyens, la Révolution française bouleverse leur statut. La logique révolutionnaire, hostile par principe aux corps intermédiaires, incite les Juifs à renoncer à leur structure communautaire propre. L'intégration à la Nation est désormais leur but : c'est seulement dans la sphère privée qu'ils peuvent préserver leurs traditions et leur fidélité. Pierre Birnbaum ne se contente pas de retracer l'histoire des épousailles entre la France et ses Juifs, avec ses temps forts, ses moments de crise et ses grandes figures. Il développe une thèse originale : après avoir été longtemps l'agent de l'uniformisation républicaine et laïque, c'est aujourd'hui l'Etat qui incite les Juifs à se constituer en une communauté, largement « imaginaire ». Philosémitisme républicain et antisémitisme nationaliste se renforcent curieusement et « communautarisent par le haut » les Juifs français, tentés eux-mêmes de reconstituer, « par le bas », une communauté. Le chemin de la Révolution française à Carpentras symboliserait-il le passage imprévu de la citoyenneté à la communauté ? Pierre BIRNBAUM, professeur à l'université de Paris-I, membre de l'Institut universitaire de France, est l'un des meilleurs spécialistes des problèmes touchant à l'histoire des relations entre les Juifs et la République. Il a notamment publié L'Affaire Dreyfus, la République en péril (Gallimard), « La France aux Français » : histoire des haines nationalistes (Le Seuil), Les Fous de la République (Fayard), La Fin du Politique (Le Seuil).
Comment imaginer que la trajectoire de Michel Fourniret, serial killer et pédophile, percuterait un jour celle du gang des Postiches, la plus célèbre équipe de braqueurs des années 1980, pour écrire l'une des pages les plus incroyables de la criminalité en France ? Rien ne laissait présager en effet que le destin d'un voyou " politique " breton allait basculer, dans une cellule de Fleury-Mérogis, au contact de l'Ogre des Ardennes, lors d'une alliance de circonstances pour récupérer le butin des Postiches. Enfin, aucun élément ne laissait penser qu'une journaliste, Patricia Tourancheau, ferait le lien entre ces différentes affaires qu'elle suivait et découvrirait l'origine du magot de Fourniret. Et pourtant, c'est ce qui est arrivé. Car derrière les barreaux se scellent des rencontres impromptues entre détenus d'horizons divers, qui passent leur temps à échafauder des projets d'évasion et des " plans thunes ". Et si les Postiches voulaient conjurer la misère et flamber comme des nouveaux riches, l'ouvrier ardennais, devenu chasseur de vierges, qui a détourné leur magot, a préféré s'acheter des camionnettes destinées à enlever des petites filles, et un château digne de Barbe bleue afin d'enterrer leurs corps. Pendant que les Postiches désargentés pleuraient leur trésor... Après avoir exercé vingt-neuf ans à Libération, Patricia Tourancheau, journaliste freelance spécialiste des dossiers criminels et des cold case, collabore notamment au site d'information Les Jours, avec lequel ce livre a été conçu. Elle est l'auteure de nombreux ouvrages dont Grégory, la machination familiale (Seuil-Les Jours, 2018) et Le 36 (Points, 2018). Elle participe également à l'écriture de scénarios de films et de séries.
Menée au nom de valeurs puisées dans des codes culturels multiples capables de rendre vie à des communautés imaginées, l'action collective nationaliste transforme les structures sociales et partisanes, magnifie les mythes comme les langages, réaménage l
Le recrutement des nouvelles élites de l'État semble évoluer de manière accélérée. Les hauts fonctionnaires sont de plus en plus souvent passés par HEC ou l'ESSEC, avant ou après l'ENA. Certains d'entre eux quittent provisoirement le service de l'État pour rejoindre des grandes entreprises, des banques ou des cabinets de conseil, comme l'illustrent le parcours d'Emmanuel Macron lui-même et celui de plusieurs des membres de son cabinet. Les députés de la nouvelle Assemblée sont, eux aussi, en grand partie issus du monde de l'économie (plutôt qu'enseignants, journalistes ou avocats comme par le passé). Dès lors pèse le soupçon d'une collusion croissante entre ces diverses élites. Une " oligarchie " a-t-elle pris en main la direction de l'État, comme le soutiennent divers populismes ? Données quantitatives à l'appui, Pierre Birnbaum, sociologue et historien de l'État, propose une enquête d'une grande précision qui révèle une réelle transformation des élites du pouvoir dans les années 2000. Mais, loin des caricatures, il montre que l'État à la française acquis aux méthodes de gestion du privé n'en résiste pas moins, et que la majorité de ses serviteurs, grands ou petits, lui reste fidèle. Professeur émérite à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Pierre Birnbaum a publié au Seuil Les Sommets de l'État (1977), Les Fous de la République (1994), La République et le Cochon (2013) et Léon Blum, un portrait (2016).
Vivons-nous la fin de l'âge politique ? C'est ce qu'affirme implicitement la science politique dominante, à la suite des principaux théoriciens américains tels que Parsons, Deutsch, Easton, Dahl, Blau, etc. Sous l'influence grandissante de la science et des techniques, les sociétés occidentales seraient parvenues à rejeter les chimères idéologiques génératrices des déséquilibres et des conflits permanents. Il serait désormais possible à des élites professionnelles politiquement neutres d'organiser scientifiquement la société, dans le sens de l'intérêt général, à l'écart des phénomènes anciens de pouvoir et de domination. L'administration scientifique des choses par des élites spécialisées remplacerait le gouvernement des hommes, cependant que la masse des citoyens se contenterait de son intégration dans des groupes primaires affectifs. Pierre Birnbaum montre que ces tendances actuelles sont un nouvel avatar des courants organicistes et positivistes du dix-neuvième siècle (Saint-Simon, Spencer, Auguste Comte, etc.) qui s'opposent aux théories classiques de la démocratie fondées sur la participation des citoyens. Le bilan critique de ce modèle dominant devrait permettre de réagir contre ce qu'il faut bien appeler une régression et une tentative pour détourner les hommes de la maîtrise de leur destin collectif.
" La plus personnelle des biographies de référence ", Robert Paxton Dans ce portrait passionné et souvent inattendu, Pierre Birnbaum redonne pleinement vie à Léon Blum : le dreyfusard, l'homme de Juin 36 et de ses immenses conquêtes sociales, mais aussi le jeune dandy aux goûts littéraires d'avant-garde, l'homme d'action doté d'un réel courage physique, l'avocat de l'émancipation sexuelle des femmes, l'amoureux aux multiples vies. Il relit aussi ses engagements à la lumière de l'histoire de ces Juifs d'État, " fous de la République ", auxquels il a consacré un livre qui a fait date. Figure accomplie de la citoyenneté républicaine, Blum ne renia jamais sa judéité. Une vision singulièrement renouvelée. Pierre Birnbaum, professeur émérite à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Les Fous de la République. Histoire politique des juifs d'Etats, de Gambetta à Vichy (Seuil, 1994), Le Moment antisémite. Un tour de la France en 1898 (Fayard, 1998), La République et le cochon (Seuil, 2013) et Les Désarrois d'un fou de l'Etat : entretiens avec Jean Baumgarten et Yves Déloye (Albin Michel, 2015).
Le caractère séduisant du concept de l'individualisme est à la mesure de son imprécision. Il convient de distinguer au moins trois interprétations de l'individualisme selon que l'on s'attache à caractériser les comportements (individualisme sociologique), à légitimer les normes, les institutions et les choix de valeurs (individualisme éthique, contractualisme) ou à expliquer les processus sociaux (individualisme méthodologique). Les auteurs se rejoignent pour admettre le caractère individualiste des sociétés démocratiques capitalistes, sans pour autant qualifier d'individualistes tous les comportements qu'on y rencontre. Ils relèvent les contradictions et les incohérences des systèmes individualistes de légitimation, particulièrement en relation avec l'hégémonie de la rationalité instrumentale, et ils discutent les explications fondées sur l'individualisme méthodologique. La confrontation de ce dernier avec le marxisme, sa prétention à mieux comprendre le changement social et l'action collective et à renouveler la théorie de la démocratie font l'objet d'analyses approfondies. La culture de l'individualisme sociologique est-elle assez puissante pour fournir des bases au traitement des problèmes collectifs ?
Imaginer la France, de la Révolution à nos jours, c'est rencontrer tout de suite les passions uniformisatrices rivales qui s'affrontent dans leur volonté de rendre la société homogène. Entre Sièyes et Joseph de Maistre, le libéralisme à la Tocqueville se trouve réduit à la portion congrue: le pluralisme des cultures, des territoires, des intérêts et même des langues demeure illégitime. Entre républicains et catholiques, le heurt est presque toujours la règle, même si les accomodements sont fréquents et si, loin des rêves uniformisateurs, une certaine diversité s'établit déjà.De nos jours, imaginer la France ne va plus de soi tant les identifications rivales, les allégeances locales ou encore les mémoires et les cultures s'affrontent, au moment où l'Etat et l'Eglise, les deux vieux lutteurs, déposent les armes; quand le projet républicain renonce à l'utopie et le peuple catholique à son intransigeance; lorsque s'effritent les clivages jadis tenus pour intangibles, quand le local devient central. Au moment où les élites, à l'instar de l'Etat, abdiquent leur arrogance, apprennent le dialogue et la coexistence, quand le langage guerrier tombe en désuétude. La France hésite entre l'acquisition du pluralisme et le basculement dans l'inconnu, invention d'une identité où le sang et l'ethnicité joueraient un rôle nouveau.Professeur à l'université de Paris-I, membre de l'Institut universitaire de France, Pierre Birnbaum est spécialiste de l'histoire politique de la France contemporaine.
Au commencement est l'émancipation, oeuvre de la Révolution. Ayant désormais accès aux grandes écoles comme à l'Université, quelques Juifs, sous la Monarchie de Juillet et davantage encore sous le Second Empire, entrent dans l'Administration ou siègent dans les Chambres. Mais ce n'est qu'avec la " République des Jules ", imbue de laïcité, d'universalisme, de méritocratie, que plusieurs Juifs d'Etat parviennent réellement aux sommets de l'appareil politico-administratif. Dans le sillage de Gambetta, de Jules Ferry ou encore de Clemenceau, ils entrent en politique, dirigent des préfectures, siègent au Conseil d'Etat, à la Cour de cassation ou dans des cours d'appel, deviennent même généraux. Cette émancipation par l'Etat est propre surtout à la France et résulte en droite ligne du siècle des Lumières. Les Juifs d'Etat dont on retrace ici l'histoire se montrent en retour littéralement fous de cette République ouverte à tous les talents. Ils la servent et l'honorent avec la foi et le zèle de ses admirateurs les plus dévots, affrontant ses ennemis les plus acharnés qui se recrutent du côté des droits nationalistes ou des gauches révolutionnaires, combattant à chaque guerre contre l'ennemi d'outre-Rhin. Plongés malgré eux au coeur des guerres franco-françaises, ils essuient de plein fouet, au plus profond des provinces, la colère des adversaires de la République. Chose plus inattendue, le danger peut également venir du dedans de l'Etat lui-même dont les responsables administratifs ne sont pas toujours à l'abri de préjugés antisémites se traduisant par exemple par d'incontestables retards de carrière: ces ostracismes internes, insoupçonnés, témoignent comme d'une face cachée de la République. Et soudain Vichy vient rompre dramatiquement le contrat républicain en les expulsant de la haute fonction publique. Leur destin inattendu est alors souvent tragique. Ces Juifs d'Etat ne connaissent-ils pas un sort inverse de celui des fous du Roi, ces doubles du souverain qui avaient jadis pour fonction d'attirer des récriminations et des quolibets impossibles à adresser au prince lui-même, lequel avait finalement fait d'eux de simples agents de l'Etat? Les hauts fonctionnaires juifs n'ont-ils pas eu pour rôle de prendre sur eux les haines et les imprécations des ennemis de la République, la préservant le mieux possible avant d'être emportés? Reposant sur une documentation totalement inédite, cet ouvrage renouvelle en profondeur tout à la fois notre lecture de la IIIe République et notre connaissance de l'émancipation juive en France. Pierre Birnbaum est professeur de science politique à l'université Paris-I.
L'antisémitisme en France est une tradition double. Il dénonce, comme dans les autres pays, l'argent, le nomadisme, les perversions sexuelles, le cosmopolitisme supposés des Juifs. Cet antisémitisme a trouvé son héraut en la personne d'Edouard Drumont, auteur de La France Juive (1886), qui eut jusque de nos jours d'innombrables émules. Mais la France est un pays d'Etat fort. La Révolution, par le même mouvement où elle fonda la toute puissance de l'Etat, émancipa les Juifs. La République ne voulait plus connaître que des citoyens, égaux devant la loi, dont la promotion serait l'oeuvre de leurs seuls mérites, mais qui devraient, en contrepartie, refouler hors de la spère publique, dans la stricte intimité de leurs convictions personnelles, leurs particularismes culturels, linguistiques, religieux. Nombre de Juifs, acceptant le cadre particulier du franco-judaïsme, bénéficièrent en retour de l'émancipation par l'Etat, par le haut fonctionnariat et le service public. L'antisémitisme traditionnel s'en prenait au Juif de Cour _ suspecté de fomenter en coulisse les plus noirs complots. Désormais, l'antisémitisme politique, appelant à rompre le pacte républicain et à abattre l'Etat lui-même, dénoncera le Juif d'Etat _ accusé de liquider les intérêts d'une vraie France éternelle. Au mythe de " la France juive " répond en d'autres milieux celui de " la République juive ". Telles sont quelques-unes des grandes analyses neuves que développe, dans une perspective politique, Pierre Birnbaum, à partir notamment d'un vaste matériau historique original. Pierre Birnbaum est professeur de Sciences politiques à l'Université Paris 1.