Philippe Lejeune
Philippe Lejeune
Pourquoi un prisonnier de guerre est-il fier de raconter l'histoire de son évasion ? Parce qu'il échappe au sort collectif et retrouve une destinée individuelle. Parce qu'il refuse la passivité et retrouve l'action (pas forcément la liberté, certes, s'il a échoué, mais dans les deux cas, il a agi). Parce qu'il est le héros d'une aventure personnelle au milieu de la folie collective. Mais aussi parce qu'il devient un exemple d'héroïsme militaire sans attenter à la vie de personne. C'est une des rares circonstances de la vie où la transgression est un mérite. Explorant les fonds de l'Association pour l'autobiographie et le Patrimoine Autobiographique (APA) concernant la Seconde Guerre mondiale, j'ai été fasciné par la récurrence de ce micro-genre littéraire : les récits d'évasion de prisonniers de guerre. Ce sont des thrillers. Et le plus souvent des contes de fées : on rentre sain et sauf à la maison. Ce qui fut si difficile à vivre devient agréable à raconter. « Pendant les veillées d'hiver, nous sollicitions notre père afin qu'il nous raconte son évasion, ce qu'il faisait aisément, avec modestie, écrit Étienne Gallien en présentant le récit de son père. C'était le mythe familial qui alimentait notre imaginaire, notre père avait une "histoire" qui le singularisait ». On trouvera ici une anthologie représentative, tirée de sept récits d'évasion, avec, in fine, un inventaire rapide traçant une vue cavalière à travers le fonds de l'APA.
A travers l'étude des genres les plus divers : récit d'enfance, autobiographie à la troisième personne, mais aussi biographie, interview, entretien radiophonique, film biographique, document vécu, autobiographie au magnétophone, sont proposées ici sept variations sur une formule de Rimbaud : Je est un autre. Dépliement des instances qui s'expriment à travers le "je" autobiographique le plus lisse : coulisses de la première personne, quel que soit le théâtre sur lequel elle se donne en spectacle. Mais aussi, très vite, mise en question de la notion d'auteur : dans l'interview, dans le récit de vie ethnographique, on a deux auteurs au lieu d'un. A quoi s'ajoute le pouvoir de définition de chaque média : le "je" écrit et le "je" télévisé ont-ils quelque chose en commun ? Si les Essais de Montaigne sont nés de l'imprimerie, quelle forme nouvelle engendrera l'ère du magnétophone ?
La vie est une longue série d'essayages et de retouches : on " bâtit " peu à peu son identité, en suivant la mode, en cherchant son style. Un des apprentissages essentiels de la petite enfance est celui de l'identité narrative : savoir dire " je ", se construire une histoire, avoir ses mythes fondateurs et son système de valeurs. Au lieu d'observer cette construction de l'identité dans l'enfance, on peut la saisir dans l'écart entre les brouillons d'une autobiographie et son texte final. C'est l'objet de ce livre. Il explore d'abord les coulisses de l'acte autobiographique : l'influence des textes déjà lus, les doutes sur les souvenirs d'enfance, les rêveries sur les possibles inaccomplis et les tournants décisifs... Puis il examine en détail, brouillons à l'appui, la genèse des trois " classiques " du récit d'enfance ou d'adolescence : Les Mots de Sartre, Enfance de Nathalie Sarraute et le Journal d'Anne Franck.
Le pacte autobiographique Point de croisement d'interrogations multiples, l'autobiographie se présente d'abord comme un texte littéraire. Philippe Lejeune met au premier plan le mécanisme textuel qui produit l'œuvre et examine le statut de la notion de genre en général. Une écoute analytique vient transformer et enrichir l'appareil de la poétique. Réflexion théorique, ce livre est aussi un travail de lecture, où Rousseau côtoie Leiris, et Gide, Sartre : " Le choix des textes s'explique par "le désir critique' de l'interprète. [...] L'interprétation délibérée, comme la lecture naïve, est un processus de transformation de texte. J'ai voulu que cette transformation se fasse en toute clarté, sans dissimuler le jeu ni le plaisir de l'interprète : c'est manière de le contrôler, d'éviter qu'il ne tourne au "bon' plaisir, c'est-à-dire à l'arbitraire. " Philippe Lejeune Universitaire, co-fondateur de l'Association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA), il est notamment l'auteur de Signes de vie. Le Pacte autobiographique 2 (Seuil, 2005).
Comment transformons-nous notre vie en récit ? Pour le savoir, et connaître la genèse d'une autobiographie, Philippe Lejeune confronte le texte autobiographique à ses brouillons plutôt qu'à la vie hors texte, plus difficile à saisir. Suite des Brouillons de soi, ce volume prolonge dans trois directions les explorations qui y ont été entreprises. D'abord, la recherche d'un " art moyen " de l'autobiographie, dont Marie d'Agoult a explicité les contraintes et les règles en 1865 dans un cahier préparatoire. Ensuite, une visite à l'" atelier " de deux créateurs de formes : Georges Perec avec les récits croisés de W ou le souvenir d'enfance, Claude Mauriac avec la relecture labyrinthique de son journal dans Le Temps immobile. Enfin, une réflexion anthropologique à partir d'expériences dites " ordinaires " : comment une enfant de sept ans (Ariane Grimm) apprend à maîtriser l'écriture du temps et à se construire un rôle, base de toute expression autobiographique à venir, et comment un vieil homme (Paul Léautaud) peut intégrer une conversation ordinaire, enregistrée à son insu, dans le flux mythologique de son journal. Le livre s'achève par trois textes théoriques sur la forme " journal ", tournée vers l'avenir, autogenèse au jour le jour d'une vie qui, pour être authentique, doit rester toujours à inventer. Philippe Lejeune a enseigné la littérature française à l'université Paris-Nord (Villetaneuse) et fondé à l'ITEM (CNRS) le groupe de recherche " Genèse et autobiographie ". Ses travaux portent sur l'autobiographie ( Le Pacte autobiographique, Seuil, 1975) et sur le journal ( Un journal à soi, avec Catherine Bogaert, Textuel, 2003).
Qu'est-ce qu'une autobiographie ? Le récit qu'une personne réelle fait de sa propre vie, quand elle s'engage à dire la vérité. En quoi est-ce différent, en quoi est-ce semblable à un roman, à un journal, à une biographie ? Ce livre débrouille ces questions fondamentales à partir d'exemples pris dans la littérature française, depuis le texte fondateur des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Il part donc d'une définition, qui permettra ensuite de proposer une liste de textes et de réfléchir aux marges du genre. Il montre la tradition philosophique (examen de soi), religieuse (confession) et sociale (mémoires) dans laquelle est apparue cette littérature de l'individu. Il examine enfin pourquoi et comment s'exposer à autrui fait problème : l'autobiographie est perpétuellement en procès. Est-il bien, est-il mal, est-il même possible de raconter sa vie ? La seconde partie de l'ouvrage est documentaire. Elle donne des instruments de travail pour étendre ses lectures et prolonger ses réflexions : un répertoire de 175 auteurs, une bibliographie thématique classée, une anthologie de " pactes autobiographiques " (préambules des auteurs eux-mêmes expliquant et justifiant leur projet) et de textes critiques situant en particulier l'autobiographie par rapport à la psychanalyse
L'oblique. Le dévié. Le détour. La ruse. Ce sont des mots de ce genre qu'emploie Georges Perec dès qu'il parle de sa mémoire ou de ses écrits autobiographiques. Impossible pour lui de prendre la grande route des récits classiques, de commencer par un rassurant «Je suis né». Mais impossible aussi de ne pas prendre la route, tout de même, vers l'origine. Ce sera par de multiples chemins de traverses. Tout un réseau, un labyrinthe d'autobiographies «déplacées» : fantasmes et souvenirs d'enfance, rêves, quêtes généalogiques, exercices de mémoire, inventaires du quotidien, description de lieux, exploration de la mémoire collective, multipliant les «tentatives de description» de l'indicible et du «presque oublié». En 1969 il fait remarquer à Maurice Nadeau que, dans le grand ensemble autobiographique qu'il envisage, «chaque projet particulier n'entretient avec ce qu'on nomme ordinairement autobiographie que des rapports lointains». Dix ans plus tard il constate qu'effectivement il a réussi à n'écrire que «des morceaux d'autobiographies qui étaient sans cesse déviés». L'oblique était sans doute la seule voie possible pour affronter un passé à la fois immémorable et inoubliable, pour maintenir vivante la mémoire de l'oubli. Dans cet essai, fondé sur la lecture des textes publiés et l'exploration des manuscrits inédits, Phlippe Lejeune a suivi ces stratégies indirectes. Georges Perec expérimente de nouvelles formes autobiographiques et noue avec son lecteur des relations à la fois conviviales et exigeantes. À travers la lecture «alternée» des deux récits de W ou le Souvenir d'enfance, le dédale des Lieux encore inédits, les litanies de Je me souviens, nous entrerons en oblique dans notre propre mémoire.