Olivier Abel
Olivier Abel
«Pourquoi n'ai-je pas été consulté?» se plaignait Kierkegaard au sujet de sa naissance. S'il est une chose qui «force le consentement», c'est bien la naissance, en effet! La naissance ne s'évite ni ne se décide. Aussi, être né ainsi, ici, maintenant fera que je suis moi pour la vie, et pas un.e autre. Splendeur de l'incarnation, angoisse de l'incarcération, la naissance change du rien au tout en faisant du nouveau-né un parmi d'autres. Depuis le plan intime jusqu'au plan politique, la naissance nous engage à répondre à cette convocation à exister, à interpréter et poursuivre une conversation commencée avant nous. «À chaque naissance correspond un hasard approuvé: la rencontre entre le fait brut du hasard et l'existence consentie.»
Peu de travaux sur le couple et la famille abordent les possibilités de réconciliation, voire de pardon, comme moyen de rompre avec le cycle infernal du ressentiment, de la haine et de la vengeance. La réconciliation due à des circonstances de la vie correspond à une nécessité de cohabitation raisonnable, mais n'est pas sans ambiguïté ni limites. Elle n'est pas le pardon, mais parfois une étape pouvant y mener dans un cheminement qui n'est ni obligatoire ni ne se prescrit. La vie quotidienne comme la clinique familiale témoignent du dilemme entre conditionnalité du pardon ordinaire et inconditionnalité du pardon pur (Abel, 2000). Sa difficulté est-elle à la mesure de l'offense ou du crime subi, à celle des résistances contre-transférentielles des thérapeutes ? Ce numéro de Dialogue est ouvert à toutes les questions et réflexions sur le thème de la réconciliation et du pardon. Il se centrera sur le contexte du couple et de la famille, parfois dans une dimension transgénérationnelle ou du groupe familial élargi.
La pensée et l'oeuvre de Pierre Bayle (1647-1706) forment une énigme, depuis toujours objet d'un conflit des interprétations. En butte aux persécutions qui précédèrent la révocation de l'édit de Nantes, il préféra l'exil à Rotterdam. Sa revue les Nouvelles de la République des lettres constitua une des premières formes de l'espace public européen, et on a pu dire de son fascinant Dictionnaire historique et critique (1696) qu'il constitua la matrice des Lumières. Dans son Commentaire philosophique, où il fait l'apologie de la tolérance, il critique l'oppression religieuse de "la France toute catholique". Mais dans son Avis aux Réfugiés, il fustige toute sédition religieuse des protestants réfugiés. L'intrication de ces deux lignes, qui remontent de Hobbes et Machiavel, d'une part, et d'autre part de Milton et Bodin, jusque chez Calvin, aide à comprendre les paradoxes politiques, et politico-théologiques, fondateurs d'une modernité aujourd'hui en crise. En cherchant à penser ces "différends", Bayle invente un style d'écriture pluraliste, délinéarisée, qui correspond au caractère oblique de son plaidoyer pour la sincérité de l'autre.
Paul Ricoeur a tenté une réhabilitation du politique par le souci accordé au droit. Il s'agit pour lui à la fois de faire crédit à la capacité des sujets a viser un bien commun et de tenir compte de la fragilité tant des personnes que des institutions. Ces deux orientations s'entrecroisent dans une pratique du jugement qui interprète le juste dans la singularité des situations, tranche et distribue ce qui revient à chacun et contribue à reconstruire un lien social possible.
Au cours de l'année 1996-97, l'École des Sciences philosophiques et religieuses a organisé une conférence et une journée d'études axées sur ce couple de notions qui condensent nombre de questions fondamentales de notre temps. Les profondes tribulations de notre époque semblent bien liées au déclin des références absolues et des idéologies sûres d'elles-mêmes et monolithiques. Mais au désenchantement moral et au désarroi de la pensée que redoublent les incertitudes économiques et politiques, répondent, un peu partout, une protestation et un refus du fatalisme qui se traduisent sous la forme de la réflexion critique et sous la forme, plus spectaculaire sans doute, de l'action, animées d'une volonté de transcender les particularismes et l'égoïsme frileux. Un nouvel élan de générosité, de risque, d'aventure même surgit au nom d'idéaux humanitaires. Cette effervescence d'initiatives force à revenir sur le sens de ces idéaux qui, au fond, de manière explicite ou confuse, en appellent à la valeur nodale d'humanité. L'action humanitaire, autant pour ceux qui la portent sur le terrain de la détresse, du désarroi et de la souffrance que pour ceux qui la soutiennent de plus loin, comporte évidemment des enjeux politiques, juridiques, philosophiques, éthiques, économiques et culturels d'une telle ampleur qu'il faut s'accorder du temps pour la penser. Une telle exigence de pensée ne peut en l'occasion prendre réellement forme sans le débat et le dialogue. C'est d'un tel travail de fond que témoigne cet ouvrage. La notion d'humanité s'y trouve réinterrogée à partir des contradictions, des ambiguïtés et des effets paradoxaux des actions humanitaires ou des débats juridiques ou économiques qui tentent de s'en inspirer. Le théologien, le philosophe, le juriste, le médecin, l'économiste, chacun selon son propre mode de questionnement, s'essaient à cerner les difficultés de formuler les éléments essentiels du noyau de sens irréductible, dont sont porteuses ces deux idées : l'humanité - l'humanitaire.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.
En trente ans, La justification de l'Europe a bien changé : en 1989, son utopie motrice en faisait une société ouverte. L'Europe attirait ses alentours et tendait les bras aux pays de l'Est. Ce qui a fait l'originalité de l'Europe, son identité, son idée, c'est que ses sources ont toujours été plurielles, mixtes, entrelacées. Mais aujourd'hui, le fracas de l'Europe se traduit à la fois par des démagogies nationalistes, qui dénient cette mixité, ainsi que par le scepticisme néolibéral et techniciste, qui prétend faire le vide de toute idéologie, de toute utopie, de toute tradition. Comment, dans ce vertige, repenser l'Europe ? Il semble indispen- sable d'aller désormais au bout de ce pluralisme : pluralisme politique d'un espace commun sur lequel coexisteraient plusieurs États et qui inventerait une nouvelle forme de frontière ; pluralisme économique d'un marché qui favorise- rait la diversité des formes de vies, de cohabitations, de communs ; pluralisme culturel qui ferait place à la multiplicité inachevée des traditions, langues et imaginaires. Dans cet essai à la fois lucide et percutant, Olivier Abel nous offre une réflexion ambitieuse sur la vivacité de la vieille Europe.