Maurice Tournier
Maurice Tournier
Cet ouvrage est le contraire d'un dictionnaire. Il ne parle pas de « langue » ; il ne prétend pas régenter les significations, par delà les emplois concrets du vocabulaire, pour édifier un répertoire de normes généralisables. Bien au contraire, c'est aux situations qu'il s'arrête, dans le fouillis de l'histoire, afin de saisir les différences d'utilisation davantage que les consensus, ces instants de fracture qui justement font avancer la langue. D'où l'aspect hétérogène d'un recueil d'articles et de chroniques d'origines diverses. Pour tous ces textes disparates, l'objectif est cependant le même : saisir la forme ou le fond d'un terme au moment d'une « entrée en politique », en entendant par « forme » sa manière d'être dans l'énoncé, ses liens aux autres mots, le rythme de ses fréquences, sa spécificité d'emploi, et par « fond » les stratégies qui se servent de lui au cours d'échanges entre locuteurs ou de situations d'affrontement dont la parole est témoin et actrice. Lors de ces échanges, se dissimulent - ou se révèlent - les enjeux profonds voire les idéologies d'arrière-plan qui habitent les mots et les liaisons entre mots. Ces études de cas, plus ou moins élaborées selon les supports, convergent vers une conception de l'émergence du sens que nous appelons « étymologie sociale ».
Rassemblés autour de l'idée toute simple que la langue est d'abord un produit social héritier des conflits dans lesquels elle s'est trouvée à la fois militante, médiatrice et dépositaire, ce recueil d'articles et de chroniques illustre en partie un vocabulaire sollicité par les dissensions sociales, celui de la grève. On y verra comment se met en place - au 19e siècle surtout - la résolution symbolique des conflits, soit dans des consensus provisoires sur le sens, des tabous ou des novations en langage, soit par des mots flous que déchirent des sémantismes et des appropriations contradictoires. Aucun terme de ce champ qui ne soit en même temps enjeu de polarisation, de modalisation, de coloration ou d'exclusion. Condamnation des trics et des coalitions, phagocytages de peuple et d'ouvriers, opprobre sur les jaunes, aménagement patient des confréries, des compagnonnages, des mutuelles, des bourses et du syndicalisme confédéré, brandissement du Grand Jour puis du Grand Soir, rejet officiel dans les argots ou reprise à contre-courant des tenants du parler populaire... À la limite, l'incertitude de la désignation (association, grève) tendrait à faire oublier les enracinements du vocabulaire au coeur des représentations sociales et à faire croire aux définitions minimales et abstraites des dictionnaires, Or, il paraît clair aujourd'hui que le mythe d'une langue qui serait neutre a définitivement vécu. Les mots ne sont pas grains de sable sans poids dans le vent de l'histoire. Ils sont le vent et l'histoire.