Jean Wirth
Jean Wirth
Il est coutumier d'imputer au Moyen Âge la persécution de la sorcellerie. Elle se poursuivrait à l'époque moderne et disparaîtrait progressivement depuis le XVIIe siècle grâce au rationalisme cartésien. Et pourtant, elle ne commence ici ou là qu'autour de 1400 et c'est vers 1560 qu'elle devient vraiment massive. Prétendre que des femmes volent dans les airs était condamné comme une superstition peccamineuse par l'Église médiévale et, comme dans l'Antiquité ou aujourd'hui, ce n'était là qu'un conte divertissant. Il s'agit donc de comprendre comment et pourquoi les pouvoirs religieux et laïcs ont changé d'opinion dans une bonne partie de l'Europe chrétienne avant de revenir progressivement, du XVIIe au XVIIIe siècle, à l'opinion médiévale. Les travaux sur l'histoire de la sorcellerie sont abondants et certains d'entre eux de haute qualité, mais il n'existait aucune explication satisfaisante de la persécution et de son déclin. En répudiant les facilités du genre, en analysant le vocabulaire et les textes avec rigueur, le petit livre de Jean Wirth se propose de combler cette grosse lacune.
L'histoire des images est indissociable de l'histoire de l'art. Elle s'y distingue certes par des spécificités, comme l'histoire de l'architecture. Il serait impossible de dater et de localiser la plupart des images médiévales sans passer par l'histoire des styles et donc par l'histoire de l'art. On ne peut comprendre le sens d'une image sans ce préalable. Il ne s'agit pas pour autant d'isoler l'histoire de l'art dans une autonomie factice. L'art est profondément imbriqué dans l'histoire sociale, religieuse et politique. Les spécialisations morcelant les compétences, ces imbrications sont souvent ignorées ou mal comprises, de sorte que la solution d'un problème se trouve non moins souvent au carrefour des disciplines. Les essais réunis dans ce volume s'y situent en tout cas clairement, débordant constamment vers l'histoire religieuse et celle des idées philosophiques, parfois vers l'histoire littéraire ou celle des institutions. La plupart d'entre eux sont relatifs aux images, parfois davantage à leur iconographie ou à leurs déterminations extérieures, comme le culte dont elles sont l'objet, parfois pour les situer stylistiquement ou pour mettre en évidence les procédés mis en oeuvre. Ils visent à rendre aux oeuvres leur consistance, en traitant tour à tour du statut de l'image médiévale, des thèmes iconographiques et enfin des problèmes spécifiques à une oeuvre ou à un ensemble d'oeuvres.
Il existe de nombreux ouvrages sur l'Eglise au Moyen Age et les historiens prétendent souvent décrire la manière dont les chrétiens médiévaux vivaient leur religion, mais il n'y a pas grand-chose à lire sur la spécificité du christianisme médiéval. Le présent ouvrage vise à montrer l'originalité, la puissance et la cohérence du christianisme médiéval de langue latine. Il procède de l'admiration que ressent chacun en visitant une grande cathédrale gothique ou de celle que procure la rigueur intellectuelle des théologiens scolastiques. Monachisme, croisades, hérésies, Inquisition : autant de créations ou de développements que l'Occident chrétien a vu naître entre la fin de l'Empire romain et la Renaissance, et qui ont durablement marqué l'histoire du christianisme.
A-t-il existé une statuaire carolingienne ? Les chefs-d'oeuvre de la sculpture romane auvergnate datent-ils bien du XIIe siècle ? La sculpture saxonne du XIIIe siècle dérive-t-elle vraiment de modèles français ? Quand a-t-on construit le porche de Moissac, le tympan de Conques, la façade de la cathédrale de Reims ? Ces questions et beaucoup d'autres reçoivent trop souvent, dans les études spécialisées et à plus forte raison dans les manuels, des réponses péremptoires qui dissimulent les difficultés, les raisonnements approximatifs et le refus des remises en cause. Examinant l'une après l'autre les méthodes dont nous disposons pour dater les oeuvres, de l'analyse de laboratoire au jugement stylistique en passant par l'interprétation des documents écrits, Jean Wirth évalue les apports et les limites de chacune d'elles. Il montre à partir d'exemples concrets quelles dérives les menacent et comment en faire le meilleur usage. Parfaitement conscient des faiblesses de l'histoire de l'art, mais amoureux de sa discipline, il en propose une critique radicale et constructive. Dater une oeuvre quelques décennies voire quelques années plus tôt ou plus tard n'est pas un petit jeu stérile, mais peut en modifier entièrement la signification artistique et le message. Si la statue-reliquaire de sainte Foy à Conques était réellement une oeuvre carolingienne, cela signifierait que le refus par Charlemagne du culte des images était irréaliste. Situés au milieu du XIIe siècle, les chapiteaux du maître auvergnat de Mozat sont des excentricités incompréhensibles. En les replaçant dans le contexte du XIe siècle, on s'aperçoit qu'ils constituent une étape majeure du développement de la sculpture romane et qu'ils ont été imités jusqu'à Compostelle. Enfin, comme le montre Jean Wirth, la datation précise des oeuvres est indispensable pour dégager l'individualité et l'influence des grands artistes médiévaux, au lieu de les dissoudre dans des écoles et des ateliers aux contours indistincts. Auteur de nombreux travaux sur l'image médiévale, Jean Wirth est archiviste-paléographe et professeur d'histoire de l'art à l'Université de Genève.
Les chrétiens de la fin du Moyen Age considéraient-ils sainte Anne, la mère de la Vierge, comme une sorcière? Y avait-il de véritables athées au temps de Rabelais? La destruction des images saintes par la Réforme a-t-elle vraiment traumatisé les croyants? Pour répondre à ces questions, Jean Wirth réfute les facilités d'une histoire des mentalités et de l'imaginaire qui réduit les hommes du passé aux produits d'un conditionnement religieux dont nous nous serions progressivement dégagés. Il y substitue une sémantique historique qui traque le changement de signification des concepts derrière l'identité trompeuse des mots. D'un essai à l'autre, les notions dont se sert l'historien pour comprendre le passé, à commencer par celles de croyance ou de religion, perdent leur évidence et apparaissent elles-mêmes comme historiquement datées. Le terme de «croyance» n'a pas de véritable équivalent dans les langues médiévales et celui de «religion» y désigne normalement le mode de vie des clercs réguliers. Rien ne traduit mieux le succès de la Réforme et de la Contre-Réforme que le bouleversement du vocabulaire dont l'usage actuel est issu : le sens moderne de «croyance» et de «religion» apparaît lorsqu'il devient possible et même nécessaire de choisir entre des Eglises rivales. Il enregistre un changement social. Il est donc assez paradoxal d'expliquer le comportement des hommes du Moyen Age et même de ceux qui ont fait la Réforme par des croyances. Le procédé est commode, en ce qu'il permet d'assimiler la créativité en matière religieuse à une attitude passive, comme si les religions venaient du ciel.
L'Album de Villard de Honnecourt est le seul document personnel que nous ait laissé un architecte du XIIIe siècle. Connu et exploité par les historiens de l'art et de l'architecture dès le XIXe siècle, il a été considéré comme l'oeuvre d'un amateur depuis les années 1970. Jean Wirth reprend le problème à partir de l'étude philologique des écritures contenues dans le manuscrit et montre qu'il faut attribuer à Villard les pages dont les dessins techniques relatifs à la construction passaient pour l'oeuvre d'un continuateur. Dans une série de chapitres alertes, il analyse ensuite l'art du dessin et son adaptation à la multiplicité des tâches, du dessin d'après nature au relevé architectural. Les dessins relatifs à l'ingénierie, à la géométrie et à la stéréotomie sont traités un à un, afin de clarifier autant que possible les procédés techniques qu'ils transmettent. L'examen des déplacements de l'architecte, des monuments qu'il a vus et de son évolution stylistique mène ensuite à une rectification de la chronologie de son oeuvre qu'on croyait retardataire. Cette étude s'affirme avec intelligence et précision comme une réhabilitation de Villard de Honnecourt ; elle fera date.