Jean-Marc Sainero
Jean-Marc Sainero
Victor ne disait rien. Il interrogeait son instinct. Son instinct lui conseillait de lui sauter à la gorge, de trancher une artère, de bouffer un bras et de garder le reste pour plus tard. Tu crois ? demanda le lion. Sûr, répondit l'instinct. Ça se bouffe, l'humain ? demanda le lion. C'est un plat de roi, répondit l'instinct. Mais Victor hésitait. Il se souvenait des leçons de Walter, son maître, qui lui avait enseigné à respecter et à craindre les hommes. Il a un fouet ? demanda l'instinct. Ben non, répondit le lion. Eh bien, siffla l'instinct, de quoi as-tu peur ? Tu as sûrement raison, fit le lion. Après tout, tu viens du fond des âges ! Et il sortit les griffes. Mais alors, l'humain se mit à chanter Gastibelza, l'homme à la carabine ; ce n'était pas très juste, il se trompait dans les paroles, sa voix tremblait ; mais c'était quand même Gastibelza, l'homme à la carabine. Le lion aimait beaucoup cette chanson. C'était sa chanson préférée. C'était la chanson de Lisette. C'est l'histoire de deux jeunes gens issus de familles rivales et qui tombent éperdument amoureux l'un de l'autre. Dans cette histoire, il y a des rixes, un cousin de Paris, une soeur Laurence qui connaît les herbes qui soignent et les herbes qui tuent. Il y a des histrions aussi, et des calembours, des larmes et des chants ; il y en a pour tous les goûts, pour ceux qui aiment les belles histoires d'amour et pour ceux qui sont là seulement pour s'amuser. Alors, oui, c'est vrai, on pourrait se croire dans une pièce de Shakespeare. En tout cas, c'est ce que pense découvrir le détective Valentin Dedemble en enquêtant sur la disparition inquiétante de Romain du Mont Aigu. Mais il n'y a pas de lion, dans Roméo et Juliette.
Sur sa porte, il y avait le chat, Bébert, écartelé , on l'avait cloué pendant la nuit comme un blaireau qu'on équarrit. Il ne boirait plus jamais de lait. Sa tête pendait lamentablement vers le sol , les poils de son ventre, encore luisants d'humidité, s'étaient collés les uns aux autres, comme pour tenter de se rassurer au moment suprême. Au-dessus de lui, en lettres de sang, une main anonyme avait tracé ce sage conseil : provinciale, rentre chez toi. Qui peut en vouloir à Frida ? Elle ne fait de mal à personne , elle peint des tableaux dans son atelier de Belleville. Elle est discrète, c'est vrai, mais on gagne à la connaître. Elle n'est pas comme toutes les autres , elle est drôle , elle est tendre , elle est surprenante, aussi. Elle est émouvante. Demandez à Tom ce qu'il en pense. Il vous dira comme moi. Et il ajoutera : elle n'est pas de celles qu'on oublie. Je ne vous parle que de Frida , pour le bouquin, vous me direz.