Jean Decottignies
Jean Decottignies
Symboliquement, l'opéra et la bibliothèque - la musique et la littérature - occupent le même espace où s'active l'ironie. - Un adage traditionnel a pu, fort longtemps, opposer l'air et les paroles. Nous savons, à présent, que les mots possèdent, à l'égard des choses qu'ils appréhendent, le même pouvoir ironisant que les sons. Ce livre enquête sur ce pouvoir. Figure littéraire autant que musicale, don Juan est doublement impliqué dans cet espace : saisi par l'ironie qui se dépense en lectures contestataires de sa légende, traditionnellement édifiante, il se pose lui-même en ironiste, soulevant, par son discours et son comportement, la question des valeurs, qui mobilisera, vers 1880, la critique nietzschéenne. Sur les traces du débauché, le pornographe, l'être luciférien et l'hérétique envahissent significativement la fiction contemporaine. Marque d'une esthétique différente, où la dissonance, conformément à la prophétie de l'auteur de La Naissance de la tragédie, s'impose aux dépens de la consonance. C'est dire que la musique, lors même qu'on cesse de parler d'elle, demeure présente dans toute réflexion sur l'ironie. On reconnaît ainsi le pouvoir qu'elles ont en commun de relativiser toute manifestation d'un sens déterminé, et de libérer, en contrepartie, cette profusion de simulacres, par quoi l'imaginaire d'une époque se reflète dans ses créations culturelles.
Prenons pour une date symbolique ce 4 octobre 1926, où André Breton, optant pour ce qu'il appelle le « comportement lyrique » décida d'incorporer à la fiction de l'être féminin qu'il cultivait depuis son adolescence une passante de la rue Lafayette qui répondait au nom de Nadja. N'est-il pas vrai que, par cette décision, il inventait ou réinventait pour son propre compte la poésie, c'est-à dire la vie poétique, cette utopie qu'entretenaient aussi certains de ses amis, et qu'avait illustrée déjà Louis Aragon sous le nom du Paysan de Paris ? La poésie, la vie poétique, ne saurait se confondre avec le métier d'écrivain. Elle fait, en revanche, une place de choix à la métaphysique et, plus encore, à l'amour. On ne s'étonnera donc pas que la figure féminine soit constamment au centre des préoccupations du poète surréaliste. Une figure qui n'appartient pas davantage au réel qu'à l'imaginaire, et mérite, de ce fait, la qualification de magique-circonstancielle. Une figure qui, de surcroît, se dérobe autant qu'elle s'offre, objet d'une jouissance mélancolique et répondant à la condition de cette beauté érotique-voilée qu'on reconnaît aisément dans la Mariée de Marcel Duchamp. Ce qu'on appelle ici l'Invention de la Poésie ne revendique pas le statut d'un événement historique inscrit dans l'évolution de la littérature. Pas plus que la poésie ne veut être confondue avec ce genre littéraire que le mètre et la rime suffisent à distinguer de la prose. Il s'agit bien plutôt d'une activité mentale, associée à une pratique du langage, susceptible de réformer notre rapport au monde et à autrui, notamment dans l'amour, lequel, écrit symétriquement Breton, est « à réédifier ».
Deux séries thématiques qui encombrent les récits de Villiers de l'Isle-Adam ont paru mériter quelque attention. Il y avait la cohorte des femmes (les vivantes et les mortes, les infidèles, les prostituées, les malades, les inconnues, les incomprises), flanquées de leurs amants perplexes face à l'énigme du féminin. Il y avait aussi toutes ces guillotines dressées, offertes à l'infatigable curiosité que suscite la mort. Deux mystères, ou plutôt deux secrets. Non pas objets d'une quête ou d'un effort herméneutique au prix duquel, finalement, ils se dévoileraient ; mais thèmes d'un discours sans profit, qui, pour avoir convoqué tour à tour le philosophe, l'occultiste, le médecin et le prêtre, n'en débouche pas moins sur un savoir improbable : dernier mot, peut-être, de la trop fameuse « ironie » et de la très réelle cruauté de Villiers. Non sans exhiber, entre eux, d'étranges et troublantes accointances. - Ainsi que le rappelait Villiers, « la mort est femme ».
Le nom de la biographie ne doit pas ici induire en erreur. On ne trouvera dans ce livre aucune information touchant la vie publique ou privée de Pierre KLOSSOWSKI. Cet essai n'est ni historique, ni, en aucune façon, documentaire. Sans doute mériterait-il le nom de "fausse étude", appliqué naguère à son propre ouvrage par l'auteur de Nietzsche et le cercle vicieux. Tenter d'analyser, à travers l'oeuvre écrite autant que peinte, fictionnelle autant que théorique, ce qu'il désigne comme le "phénomène de la pensée", n'est-ce pas un projet comparable à cette "biographie intellectuelle" par lui consacrée au philosophe allemand ? Son propos était alors de mettre en évidence ce qu'il appelait un "cas singulier". Comment, dans ces conditions, ignorer cette monomanie qu'à son tour il revendique, et dont la figure la plus obsédante est peut-être en ces barres parallèles, concrètement pratiquées dans quelque gymnase parisien, avant d'être racontées et dessinées et finalement fixées en une sorte de sculpture qui fut exposée en 1990 ? Ce que nous donne à contempler cette exemplaire composition, c'est la métamorphose poétique d'un objet d'usage en instrument de torture. Tel geste, d'écriture ou de peinture, engage de profondes distorsions dans le tableau de la biographie et dans la pratique même du langage. Toute lecture de l'oeuvre de KLOSSOWSKI requiert une remise en question de l'ensemble du vocabulaire de la philosophie et de la critique littéraire et s'aventure, de ce fait, dans la voie du simulacre et du paradoxe. Aussi le propos implicite de cette fausse biographie était-il en même temps de montrer en celui qui prétendit n'être ni un philosophe, ni un écrivain, ni un artiste, l'initiateur et la justification vivante et agissante d'une certaine modernité esthétique ; de plaider de cette manière en faveur de celle-ci et d'en détailler le concept.
Le deuxième Colloque international Jean-Giono de Talloires (4-6 juin 1984) avait pour objectif de poursuivre l'interrogation collective sur cette oeuvre, telle que l'avait inaugurée le premier Colloque d'Aix-en-Provence en 1981. Les communications consacrées à une enquête sur l'imaginaire et l'écriture gioniens sont ici réparties en deux sections complémentaires, selon qu'elles s'attachent plus à l'élucidation d'une pratique (de l'écriture), ou à l'exégèse d'un contenu (imaginaire). Une enquête est donc menée à la fois sur la forme et la signification du texte ; ou comment Giono fait son métier d'écrivain.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.