Irène Théry
Irène Théry
Ce livre est un dialogue entre les deux parts de moi-même : celle que j'exprime publiquement par mon travail ; celle que j'ai toujours gardée pour moi et mes proches. D'un côté, cet essai de sciences sociales fait la généalogie de MeToo. Trois révolutions du permis et de l'interdit sexuels ont jalonné l'histoire de nos sociétés : l'invention du rapt de séduction au xvie siècle ; l'imposition d'un ordre matrimonial sécularisé en 1804 ; l'égalité de sexe à partir des années 1970. D'un autre côté, ce livre est un récit à la première personne. En écrivant « Moi aussi » sur ma page Facebook dès 2017, j'ai pensé à ce qui m'était arrivé à l'âge de huit ans. Je prolonge ce témoignage par une réflexion sur ce que les sociologues taisent en général : la place du féminisme dans la recherche, la façon dont la vie bouscule nos enquêtes, les violences et les bonheurs qui attendent une femme lorsqu'elle ose prendre la parole. Le mouvement MeToo n'a pas seulement mis au jour un immense continent de violences. Il invente aujourd'hui une nouvelle civilité sexuelle, portée par les valeurs de respect et d'émancipation.I. T.Irène Théry est directrice d'études à l'EHESS. Sociologue du droit, de la parenté et du genre, elle a rédigé en 1998 et en 2014 deux rapports sur les transformations du droit de la famille. Elle a notamment publié Le Démariage (Odile Jacob, 1993), La Distinction de sexe (Odile Jacob, 2007) et Mariage et filiation pour tous (Seuil, 2016).
Comment échapper à l'alternative entre étudier l'individu (universel mais asexué) ou les rapports hommes-femmes (sexués mais séparés) ? En apercevant que la distinction masculin/féminin n'est pas une simple différence : elle ne désigne aucune propriété substantielle, aucun attribut identitaire de l'individu. C'est pourquoi de plus en plus d'études en sciences sociales tiennent à définir le « genre » non pas comme un attribut des personnes, mais comme une modalité des relations. Les auteurs de ce livre ne se revendiquent pas d'une théorie commune. Mais tous questionnent les conceptions du genre trop dépendantes des représentations occidentales modernes. Il ne va pas de soi de considérer l'individu comme un être composé de deux entités, «un moi» et «un corps». En nous incitant à renouer avec les ambitions d'une véritable anthropologie comparative, ils montrent qu'étudier le genre c'est revenir aux fondamentaux de nos disciplines. Toujours et partout, ce qui est en jeu à travers le genre n'est jamais simplement ni «
La loi du 17 mai 2013 instituant le mariage des couples de même sexe a suscité une violente opposition. Alors que le projet recueillait une adhésion massive au sein de la population, notamment chez les jeunes, il a été combattu par un camp traditionaliste, minoritaire, qui a réussi à fédérer tout un ensemble de préjugés et d'inquiétudes. Or le moteur des changements dans la famille n'est pas l'individualisme égoïste. C'est la victoire d'une valeur qui bouleverse tout notre système de parenté : l'égalité de sexe. Avec le " mariage pour tous ", nous n'avons pas seulement donné des droits à une minorité. Nous avons remis en cause l'ordre matrimonial qui avait, il y a deux siècles, présenté la complémentarité hiérarchique du masculin et du féminin comme l'horizon indépassable des rapports de sexe. Réinscrire ces bouleversements dans le temps long des débats, des lois et des pratiques, c'est se donner les moyens de comprendre la révolution en cours, ainsi que les nouvelles valeurs familiales qui l'animent. C'est aussi préparer la prochaine étape du combat : la filiation pour tous. Sociologue et directrice d'études à l'EHESS, Irène Théry travaille sur les transformations contemporaines de la famille et des rapports de genre. Elle a notamment publié La Distinction de sexe (Odile Jacob, 2007) et Des humains comme les autres (Éd. EHESS, 2010).