Hans Stark
Hans Stark
Dans un monde en mutation, l'Allemagne est plus que jamais considérée comme un facteur de stabilité face aux crises de plus en plus nombreuses et fréquentes. La longévité de son personnel politique, la puissance de son modèle économique et l'attractivité de son code de valeurs et de principes n'y sont certainement pas étrangères. Mais si elle incarne la stabilité, peut-elle aussi servir de rempart contre le phénomène de déconstruction de l'ordre multipolaire mis en place à partir de 1945 ? La menace terroriste islamiste, la guerre au Moyen-Orient, l'expansionnisme russe, le caractère imprévisible de l'administration Trump, la montée des populismes, la remise en cause de l'ouverture des marchés et l'incertitude qui plane sur le devenir de l'Union européenne constituent les divers éléments d'une polycrise qui sape les fondements de la politique étrangère allemande. Aucun de ces défis ne peut être relevé seul, ni indépendamment des autres. Sans compter les dangers qui nous guettent à plus long terme. La crise devient la norme, l'imprévu se mue en défi inévitable, le retour de la guerre et l'irruption de la violence dans nos sociétés se banalisent au point d'apparaître comme un mal de tous les jours. Face à ces défis, quelles sont les réponses que le gouvernement Merkel apporte et sont-elles à la hauteur des attentes que suscite l'Allemagne ?
Face à la crise de l'union monétaire européenne, l'Allemagne prend acte avec amertume des violations répétées de ses règles de fonctionnement. État fédéral par excellence, elle hésite à s'engager vers une fédéralisation de l'UE, mesurant l'ampleur des sacrifices financiers qu'elle entraînerait. Certains de ses dirigeants avouent une foi européenne déclinante et insistent sur un respect de plus en plus strict de la souveraineté des États. Berlin soutient désormais la vision française d'une gouvernance économique de l'euro, mais ne la conçoit que dans un cadre intergouvernemental. Alors que l'engagement européen de l'Allemagne paraît plus incertain, son ancrage transatlantique se fissure. Présent sur de nombreux théâtres, Berlin refuse de s'engager dans des opérations de combat et ne semble toujours pas décidé à doter son armée de moyens crédibles face aux crises. Son abstention à l'ONU lors du vote sur la crise libyenne s'inscrit dans une « culture de retenue » honorable, mais qui l'éloigne de ses partenaires américain et français, alors qu'il se rapproche des « nouveaux centres de pouvoir », Russie ou Chine. Trop forte pour un repli sur soi, trop faible pour les attentes - parfois excessives - de ses partenaires, l'Allemagne demeure une « puissance malgré elle ».
L'Allemagne est entrée dans un processus de transformation profonde. Confrontée aux mutations démographiques d'une société vieillissante, elle doit assurer la survie de son système de retraite et une intégration accélérée d'immigrants attirés par le succès de son modèle économique. Elle doit aussi maintenir les équilibres internes d'une société atomisée, face aux revendications légitimes de ses composantes, qu'il s'agisse des femmes aspirant aux responsabilités, des personnes âgées toujours plus nombreuses, des homosexuels en quête de reconnaissance ou des minorités religieuses, tiraillées entre l'assimilation et la rupture. L'Allemagne du xxie siècle, toujours confrontée à son passé omniprésent, se débat pour juguler la désertification de ses campagnes et réformer une structure fédérale dépassée. Grande puissance industrielle, elle doit relever le double défi du numérique et d'une politique d'enseignement tendant vers l'excellence - sans négliger la précarité croissante de ses populations défavorisées, enfermées dans les structures dites de « Hartz-iv ». Enfin, puissance « civile » par excellence, elle doit accepter le rôle international qui lui incombe, y compris sur le plan militaire.