Françoise Waquet
Françoise Waquet
À lire les travaux sur la vie des milieux intellectuels, tout se passe comme si, depuis l'invention de l'imprimerie, l'oralité avait perdu de sa valeur. Alors que le savoir a été placé progressivement sous le signe majeur, voire exclusif, de l'écrit, les actes de parole ont été occultés. Cours, conférences, séminaires, congrès, discussions dans les laboratoires, soit un pan considérable de l'activité intellectuelle, n'ont point été saisis dans leur dimension orale. En décrivant les pratiques et les formes de la communication savante entre les XVIe et XXe siècles, Françoise Waquet restitue un univers de langage dense et varié et nous livre une histoire culturelle de l'oralité dans la civilisation de l'imprimé. Révisant des opinions communes, elle montre le statut élevé qui fut reconnu à une parole aussi réglée que l'écrit et fondée sur le modèle du dialogue des philosophes antiques. Elle rappelle, enfin, la confiance indéfectible mise dans la parole, la haute valeur cognitive dont elle a été investie, hier et aujourd'hui, à la mesure du rêve d'une grande conversation face à face qui réunirait l'humanité lettrée.
On voit vivre, sous les murailles, des espaces que les liturgies n'éblouissent, n'impressionnent, ne suivent, ni n'approchent. Ils portent des langages, dont le chiffre sacré reste ignoré du cortège ; des timbres sur qui nul outil ne se peut refermer ; des chants qu'un recensement ne saurait confisquer ; des thrènes ayant reçu, avec le bel exil, la plus simple part : celle où le rêve a devancé la mort. Et c'est en poursuivant son ombre à travers leurs inexplicables domaines, que l'auteur a songé les signes de sa propre demeure.
Les savants ont aussi un corps. N'est-il pas, dans l'activité qu'ils déploient sur les multiples lieux du travail scientifique - de la chaire au laboratoire, de l'hôpital aux chantiers de fouilles et autres terrains - , leur " premier et plus naturel instrument " ? Un corps apte au travail scientifique, tel que des théories ou des critères disciplinaires l'ont qualifié, dessinant, avec les capacités physiques requises, un standard excluant, un temps, les femmes, les personnes handicapées. Un corps éduqué qui a appris à régler sa voix et son maintien, à dresser ses sens et ses gestes afin de devenir un outil répondant aux exigences des activités d'enseignement et de recherche. Un corps habillé afin de manifester sa qualité professionnelle ou son identité personnelle, un corps équipé de vêtements pour se protéger des dangers du travail scientifique. " Force de travail ", le corps est vulnérable et, d'abord, sujet à la fatigue, comme le relèvent dès le XVIIe siècle des ouvrages nombreux, recommandant une hygiène de vie tant au quotidien que dans le travail, conseils qui ont un écho aujourd'hui. Cet ouvrage, à l'écriture alerte et précise, réincarne les savants du monde occidental entre XVIe et XXIe siècle. Il découvre un pan de " l'invisible quotidien " de la vie scientifique que des exemples puisés dans les disciplines les plus variées rendent vivant. Une histoire profondément humaine, on pourrait dire, charnelle.
L'histoire de la science met en pleine lumière une élite de chercheurs, des pionniers, le plus souvent des hommes ; une élite encore magnifiée par le culte de l'excellence, la starification médiatique et l'hypervisibilité contemporaine. La société du savoir apparaît ainsi comme une société restreinte, une aristocratie sans peuple. Reste dans l'ombre une population qui pourtant participe à l'oeuvre scientifique. C'est à ces invisibles de la recherche que cet ouvrage est consacré. Fondé sur une documentation exceptionnelle réunie au long d'un vaste parcours dans le monde du savoir, du XIXesiècle à aujourd'hui, il donne à voir la présence nombreuse dans les institutions de la science d'ingénieurs et de techniciens, de secrétaires et de personnels de service, de précaires et de bénévoles ; il révèle aussi, derrière l'oeuvre, des filles et des épouses assistant un père, un mari. Observer l'activité de ces travailleurs en second montre qu'au-delà des tâches de service, d'exécution, de routine qui seraient le lot des "petites mains" de la recherche, se déploient des savoirs et des savoir-faire démentant l'idée d'un travail sans pensée. Écouter cette population laborieuse, c'est saisir le vécu de travailleurs subordonnés, entendre la demande de considération de l'individu laborans pour son travail et sa personne, autrement dit son désir de reconnaissance, déjà au sens le plus élémentaire : être vu, exister. Une histoire de la science revisitée.
Plaisir et ennui, peur et espérance, enthousiasme et désespoir, bonheur et souffrance, toute la gamme des émotions dans leurs nuances et leurs combinaisons fait l'ordinaire du quotidien des chercheurs. Hier, dans les lointains XVIIe-XVIIIe siècles, comme aujourd'hui, et quelles que soient les disciplines. Plaisir et ennui, peur et espérance, enthousiasme et désespoir, bonheur et souffrance, toute la gamme des émotions dans leurs nuances et leurs combinaisons fait l'ordinaire du quotidien des chercheurs. Hier, dans les lointains XVIIe-XVIIIe siècles, comme aujourd'hui, et quelles que soient les disciplines. Les chercheurs apparaissent alors non plus comme des machines à penser ou des personnes-idées, mais comme des êtres de chair et de sang opérant dans un univers saturé d'affects. Ils ne sont plus ces " neutres " (Nietzsche) qu'a instaurés cette règle de métier qu'est l'objectivité, et leur voix n'est plus celle impersonnelle, inhumaine qui ressort de leurs publications. Prendre en compte les émotions, c'est restaurer une dimension de la science telle qu'elle se fait, en rappelant l'incidence qu'elles ont dans les rythmes de travail, dans l'engagement à la tâche, dans la convivance au sein de communautés, dans le devenir de collaborations et, bien sûr, dans la genèse, la production et la publication des oeuvres. C'est aussi, dans un monde professionnel qui s'est placé sous la bannière de la raison, donner à voir l'auteur, plus que dans sa subjectivité, dans sa profonde humanité.
L'article, le graphique, la fiche, le poster, le cahier de laboratoire sont quelques-uns des nombreux outils du travail scientifique étudiésdans cet ouvrage qui offre une histoire matérielle de la culture savante entre le XVIe et le XXIe siècle. Il rend manifeste, de la médecine à l'archéologie, de la géographie à la chirurgie, ce que l'on ne voit pas ou plus dans les résultats : la masse imposante de l'outillage à disposition, sa grande diversité, son accroissement constant. S'y ajoutent les ressources des savants eux-mêmes, celles de leurs sens éduqués ou amplifiés par de multiples instruments. Les configurations fascinantes que ces outils et leur emploi créent entre écrit, image, parole, regard et geste révèlent le caractère composite, multimédia et multisensoriel, de l'ordre raisonné du savoir. Explorer la science dans sa matérialité éclaire d'un jour nouveau des pans entiers de l'histoire intellectuelle. Les outils de travail ne sont pas de simples à-côtés des idées. Ils participent étroitement à la connaissance, entre objectivité scientifique et éléments empruntés à l'expérience des sens. Un essai d'anthropologie des savoirs qui porte un regard original sur l'ordinaire de la science.