Didier Fassin
Didier Fassin
Écologique, sanitaire, énergétique, économique, sociale, humanitaire, démocratique : les crises sont une composante essentielle du monde contemporain. Si les sciences sociales peuvent aider à les comprendre et à les résoudre, leur rôle est également d'interroger le langage de la crise, d'analyser l'écart ou la convergence entre la réalité et sa représentation : nommer ou taire une crise, l'exagérer ou la minimiser sont autant de procédés générateurs d'affects, de temporalités, d'omissions aux conséquences majeures qu'une pensée critique se doit de décrypter.S'appuyant à la fois sur les trajectoires de vie de figures célèbres des sciences humaines et sur des recherches conduites autour de faits éloquents du présent, cette leçon inaugurale, qui s'adresse à toute citoyenne et tout citoyen, pose les jalons d'une vaste réflexion éthique et politique dont l'époque ne cesse de démontrer la nécessité.
« Il y a, d'un côté, la vie qui s'écoule avec un commencement et une fin, et de l'autre, la vie qui fait la singularité humaine parce qu'elle peut être racontée. On pourrait ainsi parler de vie biologique et de vie biographique. L'espérance de vie mesure l'étendue de la première. L'histoire de vie relate la richesse de la seconde. L'inégalité des vies ne peut être appréhendée que dans la reconnaissance des deux. Elle doit à la fois les distinguer et les connecter. Les distinguer, car le paradoxe des femmes françaises montre qu'une vie longue ne suffit pas à garantir une vie bonne. Les connecter, car l'expérience des hommes afro-américains rappelle qu'une vie dévalorisée finit par produire une vie abîmée. C'est ainsi que se pose également la question des réfugiés et des migrants. »
Le problème des réfugiés, qui se pose avec acuité depuis un siècle, a connu au cours de la période récente de tragiques développements en raison de l'accroissement de la population fuyant les guerres, les persécutions, les catastrophes et la paupérisation, mais aussi et surtout à cause des réactions d'hostilité et de rejet observées en maints endroits de la planète. Ayant conduit pendant une quinzaine d'années des enquêtes sur l'asile en France et plus récemment en Afrique du Sud, Didier Fassin propose de reconsidérer ce que nous croyons savoir mais ne parvenons plus à penser autour de cette « question réfugiée » à travers une triple approche : généalogique, afin de remonter aux origines de l'asile ; géographique, pour rendre compte de la mondialisation de ses enjeux ; ethnographique, en s'attachant aux pratiques ordinaires d'octroi de la protection. Il révèle ainsi les intermittences de l'hospitalité, l'inégale distribution des réfugiés entre les nations et les profondes mutations de l'économie morale de l'asile. La forme de vie imposée aux nomades forcés devient ainsi une clé de lecture du monde contemporain.
Avec le mouvement des sans-papiers, avec la loi Debré sur l'immigration et les protestations populaires qu'elle a suscitées, avec les premières décisions du gouvernement de Lionel Jospin, la question des étrangers en situation irrégulière est devenue un enjeu majeur de la vie publique française. Les mobilisations collectives ont révélé les incohérences d'un dispositif législatif et administratif qui, non seulement, avait peu d'effet sur l'immigration clandestine, mais produisait lui-même l'irrégularité qu'il était censé réprimer. Comment en est-on arrivé à cette situation où la confusion entretenue autour des politiques de l'immigration et de leurs effets, a permis de légitimer les discours xénophobes et les pratiques discriminatoires ? C'est d'abord à cette question qu'ont voulu répondre les auteurs de ce livre. Ils rappellent ainsi comment la France, depuis plus de vingt ans, a défini, de manière toujours plus restrictive, les conditions de l'immigration et le statut des étrangers. Et comment, plus encore que la répression de ceux qu'on a abusivement appelés des clandestins, la loi a fragilisé l'existence quotidienne de l'ensemble des étrangers. La rhétorique opposant les immigrés réguliers qu'il s'agirait d'intégrer, et les irréguliers qu'il faudrait expulser, apparaît ainsi comme une mystification. Mais ce que l'ouvrage montre aussi, c'est que la société française a été profondément affaiblie par cette remise en cause des fondements de son contrat social : limitation du droit d'asile, entrave au regroupement familial, précarisation dans le monde du travail, tolérance à l'égard des actes racistes et, finalement, renoncements multiples aux principes de la démocratie. La leçon des sans-papiers engage ainsi une certaine conception de la justice, de la citoyenneté et, tout simplement, de l'hospitalité que les auteurs de ce livre entendent défendre.
La maladie n'est pas seulement un événement biologique qui affecte l'individu et mobilise le savoir médical. Elle est aussi une réalité sociale qui met en jeu des rapports de pouvoir. Elle les exprime dans les multiples manières dont l'ordre social s'inscrit dans les corps, à travers les disparités face aux risques de l'existence, aux possibilités de se soigner et, finalement, à la mort. Elle les révèle dans l'intervention de ceux que l'on crédite de la capacité de guérir, qu'ils soient chamanes, marabouts, prêtres ou médecins, tout autant que dans les interactions entre les professions de santé et les pouvoirs publics. Elle les dévoile enfin dans la recherche de réponses collectives aux désordres corporels, rituels de purification ou programmes de prévention, dont la réalisation représente toujours un test pour l'autorité, celle du devin comme celle de l'État. Incorporation de l'inégalité, pouvoir de guérir et gouvernement de la vie constituent ainsi les trois dimensions de ce que l'on se propose de nommer l'espace politique de la santé. En s'efforçant de penser ensemble des mondes éloignés temporellement et culturellement, en s'appuyant sur des travaux d'ethnologues, d'historiens et de sociologues, et aussi sur des recherches personnelles, il s'agit de montrer comment cet espace s'est construit. D'en établir, en somme, la généalogie. Mais, au-delà de cette reconstitution, l'ouvrage est également une invitation à explorer un territoire en plein développement et pourtant encore peu visité, aux frontières du politique et de la santé.
Après , et à l'occasion du centenaire de la naissance de Michel Foucault, le nouveau cours de Didier Fassin au Collège de France.
La violence hante le monde. Des homicides aux génocides, des abus sexuels aux guerres civiles, des répressions de protestations aux persécutions de minorités, des mouvements citoyens qui la dénoncent aux silences institutionnels qui l'occultent, elle est partie intégrante de la vie en société et de l'expérience humaine. Présente dans le discours politique et la production artistique, dans l'espace public et les réseaux sociaux, elle ne cesse d'être questionnée, contestée, redéfinie, par la loi et le droit comme par les mobilisations sociales et le discours savant, dévoilant ses multiples dimensions, symbolique et structurelle, morale et psychique, de genre et d'État. Paradoxalement, toutefois, les sciences sociales n'ont commencé à l'analyser que tardivement. Inversement, les mythes et récits de ses origines ont sans cesse été réactualisés à des fins idéologiques, tandis que la psychanalyse, l'éthologie et la philosophie politique l'exploraient dans diverses perspectives généalogiques. Mais la violence n'est pas seulement un objet d'étude, elle est aussi une matière vivante dont s'emparent écrivains et cinéastes, juristes et témoins, militaires et militants. Son écriture et ses représentations interrogent les manières de la qualifier et de l'attester, la possibilité de la refuser ou au contraire de la défendre. En étudiant ses formes, il s'agit d'appréhender ce que le monde dit de la violence et ce que la violence fait au monde.
Avec le recul du temps, les événements qui, après l'attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre 2023, se sont déroulés en Palestine et leur réception dans une grande partie des lieux de pouvoir, tant politiques qu'intellectuels, de la planète apparaîtront à la lumière crue de leur signification : plus que l'abandon d'une partie de l'humanité, dont la réalpolitique internationale a donné maints exemples récents, c'est le soutien apporté à sa destruction que retiendra l'histoire. Cet acquiescement à la dévastation de Gaza et au massacre de sa population par l'État d'Israël, à quoi s'ajoute la persécution des habitants de Cisjordanie, a suscité l'indignation de celles et ceux qui, tout en condamnant les actes sanglants ayant déclenché l'offensive, rappelaient les décennies de spoliation, de violence et d'humiliation qui les avait précédés et refusaient la poursuite de l'écrasement d'un peuple et de l'effacement de sa mémoire. Mais on les a stigmatisés et réprimés. Une police de la pensée s'est imposée. Le détournement des mots et l'inversion des valeurs ont mis à l'épreuve l'intelligence politique et le discernement moral. Ce livre propose une archive et une analyse de cette abdication historique.
Depuis la fin du XX siècle, le traumatisme s'est imposé comme un mode dominant d'interprétation du malheur et de reconnaissance des victimes, qu'il s'agisse d'attentats ou d'accidents, de violences physiques ou d'abus sexuels, de massacres de populations ou de catastrophes environnementales. Pourtant, il avait longtemps servi à disqualifier les soldats commotionnés et les ouvriers blessés dont l'authenticité de la souffrance était mise en doute. Si la psychiatrie contemporaine, appuyée par des mobilisations sociales, a mis un terme à cette suspicion en établissant une catégorie clinique légitime, la notion de traumatisme s'est déployée dans l'ensemble du monde social, s'inscrivant dans des rapports de pouvoir et des enjeux de justice qui peuvent occulter des inégalités et produire des hiérarchies d'humanité. De la victimologie psychiatrique après l'explosion de l'usine AZF à Toulouse à la psychiatrie humanitaire en Palestine durant la seconde Intifada, en passant par la psycho-traumatologie de l'exil auprès des demandeurs d'asile, cet essai explore trois lieux, trois formes d'intervention pour mettre au jour l'économie morale et les usages politiques du traumatisme. Ce faisant, il met en lumière la manière dont nos sociétés pensent leur responsabilité à l'égard des désordres du monde et les dispositifs imaginés pour y faire face.
Depuis la fin du XX siècle, le traumatisme s'est imposé comme un mode dominant d'interprétation du malheur et de reconnaissance des victimes, qu'il s'agisse d'attentats ou d'accidents, de violences physiques ou d'abus sexuels, de massacres de populations ou de catastrophes environnementales. Pourtant, il avait longtemps servi à disqualifier les soldats commotionnés et les ouvriers blessés dont l'authenticité de la souffrance était mise en doute. Si la psychiatrie contemporaine, appuyée par des mobilisations sociales, a mis un terme à cette suspicion en établissant une catégorie clinique légitime, la notion de traumatisme s'est déployée dans l'ensemble du monde social, s'inscrivant dans des rapports de pouvoir et des enjeux de justice qui peuvent occulter des inégalités et produire des hiérarchies d'humanité. De la victimologie psychiatrique après l'explosion de l'usine AZF à Toulouse à la psychiatrie humanitaire en Palestine durant la seconde Intifada, en passant par la psycho-traumatologie de l'exil auprès des demandeurs d'asile, cet essai explore trois lieux, trois formes d'intervention pour mettre au jour l'économie morale et les usages politiques du traumatisme. Ce faisant, il met en lumière la manière dont nos sociétés pensent leur responsabilité à l'égard des désordres du monde et les dispositifs imaginés pour y faire face.
Dans les Alpes, entre l’Italie et la France, des milliers d’exilés risquent leur vie pour fuir la guerre, la faim ou la répression.
Quand la recherche se révèle être une épreuve à risque. Éric Fassin met ici en lumière la part de risque à laquelle s'exposent les chercheurs et chercheuses en sciences sociales. Il s'appuie pour cela sur son expérience personnelle en France mais aussi sur celles de chercheurs mis en danger pour des raisons politiques à l'international. Il nous alerte sur le risque d'autocensure qui en découle.
Loin des récits convenus, Yves Chevrier livre une généalogie du pouvoir chinois qui plonge dans l'histoire du xxe siècle. Point d'« Empire céleste » ou de tradition prétendument ancestrale dans cette enquête sur les origines de la Chine contemporaine, mais l'analyse patiente et pointue d'une succession de transformations politiques qui modèlent le présent, jusqu'à la restauration de l'État sous la férule du Parti. L'« empire terrestre » est la forme de cette domination conservatrice et autoritaire en même temps qu'une formidable puissance globale. En deux tomes, ce livre offre aux lecteurs les moyens de comprendre pourquoi l'entrée de la Chine dans la globalisation ne la voue pas à la démocratisation. Le premier volume, qui traite de la période allant de la fin du xixe siècle à la mort de Mao, montre que l'échec de la transition démocratique ne date pas d'aujourd'hui. Il y a un siècle, quand se forme le Parti communiste (1921), deux ans après le Guomindang de Sun Yat-sen, la Chine des « Seigneurs de la guerre » se trouve dans la situation de la Libye actuelle... après avoir envoyé quarante millions de citoyens aux urnes. Ces circonstances tragiques ne sont pas le fait des impérialistes occidentaux comme il est souvent avancé, mais la conséquence d'une démocratisation manquée ou plutôt, selon les mots de l'auteur, « désinstitutionnalisée ». La démocratie en Chine n'est pas impossible : c'est historiquement une forme qui se ferme d'elle-même.Yves Chevrier a dirigé pendant de nombreuses années le « Centre Chine » de l'EHESS, où il est directeur d'études émérite et membre du Centre de recherches sociologiques et politiques Raymond Aron (CESPRA). Il a enseigné à l'INALCO, à l'IEP de Paris ainsi qu'à l'université de Genève. Ses travaux de recherche portent sur l'histoire du politique et l'histoire intellectuelle de la Chine contemporaine.
On n'ignorait pas le racisme, mais on découvre combien les discriminations raciales, dans l'emploi, le logement et à l'école, face à la police et à la justice, structurent des inégalités sociales. Un passionnant collectif d'auteurs, à l'heure des nombreux débats sur les statistiques ethniques. (Cette édition numérique reprend, à l'identique, la deuxième édition de 2009.)
Et si les crises successives n’étaient pas une fatalité, mais l’occasion de repenser notre société ? La Société qui vient rassemble 67 experts pour analyser les grands défis contemporains et esquisser des alternatives concrètes.
Avec la pandémie de covid, la santé publique, domaine jusqu'alors méconnu, a fait irruption dans le monde. Tout ce qui fait le mouvement des sociétés s'est brusquement mis à tourner autour des questions sanitaires. Pour inscrire ce moment dans un cadre plus vaste, le cours au Collège de France qui fournit la matière de ce livre propose un détour en partant d'une scène ordinaire, celle du saturnisme infantile, pour, au fil des leçons, en décliner les enjeux à travers une série d'études de cas menées sur trois continents. La vérité du chiffre invite à réfléchir à la manière dont le travail de quantification prétend représenter les faits sociaux et sanitaires. Les frontières épistémiques interrogent la confrontation de conceptions profanes et savantes de la maladie. Les thèses conspirationnistes révèlent des réactions de défiance à l'égard des savoirs autorisés et des pouvoirs officiels. Les crises éthiques dévoilent des mécanismes de violation des droits et de détournement des biens communs au bénéfice d'intérêts privés. Quant aux enquêtes portant sur les exils précaires et les épreuves carcérales, elles permettent d'appréhender la généalogie et la sociologie de l'administration des populations vulnérables. Chacun de ces enjeux jette un éclairage singulier sur l'expérience pandémique. Au terme de ces excursions anthropologiques, la santé publique peut apparaître à la fois comme un miroir tendu à la société et un reflet que cette dernière lui renvoie.Anthropologue, sociologue et médecin, Didier Fassin est professeur à l'Institute for Advanced Study de Princeton, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et titulaire de la chaire de santé publique du Collège de France en 2020-2021. Il a récemment publié au Seuil La Vie mode d'emploi critique et Mort d'un voyageur. Une contre-enquête.
Comment concevoir la vie dans sa double dimension du vivant et du vécu, de la matière et de l'expérience ? À cette question, la philosophie et, plus récemment, les sciences sociales, ont apporté toutes sortes de réponses, privilégiant souvent l'une ou l'autre de ces dimensions – le biologique ou le biographique. Est-il toutefois possible de les penser ensemble et de réconcilier ainsi les approches naturaliste et humaniste ? S'appuyant sur une série de recherches conduites sur trois continents, Didier Fassin s'y emploie en mobilisant trois concepts : les formes de vie, les éthiques de la vie et les politiques de la vie. Dans la condition des réfugiés et des demandeurs d'asile, à travers le geste humanitaire et le sacrifice pour une cause, à la lumière des statistiques de mortalité et des modalités de calcul des indemnités de décès, à l'épreuve, enfin, d'une enquête généalogique et ethnographique, l'économie morale de la vie révèle de troublantes tensions dans la manière dont les sociétés contemporaines traitent les êtres humains. Une fois assemblées, comme dans un puzzle, les pièces de cette composition anthropologique, une image apparaît : celle, troublante, des vies inégales. Didier Fassin est professeur à l'Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d'études à l'EHESS. Il est notamment l'auteur, au Seuil, de La Raison humanitaire, La Force de l'ordre, L'Ombre du monde et Punir. Une passion contemporaine.
C'est une histoire simple. Un homme de trente-sept ans appartenant à la communauté du voyage est abattu dans la ferme familiale par des gendarmes du GIGN alors qu'il n'a pas réintégré la prison après une permission de sortir. Deux versions des faits s'affrontent : celle des militaires, qui invoquent la légitime défense, et celle des parents présents sur les lieux, qui la contestent. Une information judiciaire est ouverte, qui se conclut par un non-lieu, confirmé en appel. La famille et ses soutiens continuent pourtant de se battre, réclamant justice et vérité. Réexaminant les pièces du dossier et interrogeant les protagonistes du drame, Didier Fassin présente ici une contre-enquête qui accorde le même crédit à tous les récits. Pour en rendre compte, Mort d'un voyageur propose une forme expérimentale de narration qui s'attache d'abord à restituer scrupuleusement par une écriture subjective la manière dont chacun affirme avoir vécu les événements, puis à croiser les témoignages et les expertises en intégrant l'ensemble des éléments disponibles pour aboutir à une autre lecture des faits. Réflexion critique sur les conditions de possibilité de telles tragédies, cette recherche contribue à rendre aux voyageurs un peu de ce dont la société les prive : la respectabilité. Didier Fassin est professeur à l'Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d'études à l'EHESS. Titulaire d'une chaire annuelle du Collège de France, il est notamment l'auteur, au Seuil, de Punir. Une passion contemporaine et La Vie. Mode d'emploi critique.
Au cours des dernières décennies, la plupart des sociétés se sont faites plus répressives, leurs lois plus sévères, leurs juges plus inflexibles, et ceci sans lien direct avec l'évolution de la délinquance et de la criminalité. Dans ce livre, qui met en oeuvre une approche à la fois généalogique et ethnographique, Didier Fassin s'efforce de saisir les enjeux de ce moment punitif en repartant des fondements mêmes du châtiment. Qu'est-ce que punir ? Pourquoi punit-on ? Qui punit-on ? À travers ces trois questions, il engage un dialogue critique avec la philosophie morale et la théorie juridique. Puisant ses illustrations dans des contextes historiques et nationaux variés, il montre notamment que la réponse au crime n'a pas toujours été associée à l'infliction d'une souffrance, que le châtiment ne procède pas seulement des logiques rationnelles servant à le légitimer et que l'alourdissement des peines a souvent pour résultat de les différencier socialement, et donc d'accroître les inégalités. À rebours du populisme pénal triomphant, cette enquête propose une salutaire révision des présupposés qui nourrissent la passion de punir et invite à repenser la place du châtiment dans le monde contemporain. Didier Fassin est professeur de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d'études à l'EHESS. Il est notamment l'auteur, au Seuil, de La Force de l'ordre (2011) et de L'Ombre du monde (2015).
Si l'anthropologie ne cesse de parler de morale, peu d'auteurs ont tenté de thématiser la « question morale » en tant que telle. L'omniprésence contemporaine de cette question exige pourtant de réfléchir à cet impensé des sciences sociales. C'est à ce travail de problématisation des diverses dimensions de la morale que cette anthologie critique se consacre en rassemblant, traduisant et présentant les textes qui ont jalonné un domaine de recherche en plein essor : l'anthropologie morale. Cinq parties adossées chacune à une discussion critique organisent le volume. L'ouvrage reconstitue ainsi la généalogie qui mène de la philosophie morale à la constitution d'une science morale et sociale ; réunit les principales tentatives anthropologiques de penser la morale, entre relativisme et universalisme ; développe les concepts importants de morales locales et d'économies morales ; analyse la rencontre entre les anthropologues et la morale telle qu'ils la découvrent sur le terrain ; et enfin explicite l'éthique de l'anthropologie et les paradoxes moraux des codifications éthiques actuelles.
Face aux désordres du monde, les sentiments moraux sont devenus un ressort essentiel des politiques, internationales aussi bien que locales. Qu'il s'agisse de conduire des actions en faveur des pauvres ou des réfugiés, d'aider des victimes de catastrophes ou de justifier des interventions militaires, un gouvernement humanitaire, mêlant solidarité et compassion, se déploie partout au secours des démunis et des dominés. C'est à l'analyse de cette nouvelle économie morale que Didier Fassin, anthropologue et médecin, consacre ce livre. Sur des terrains proches ou lointains, il explore des scènes où la morale humanitaire se trouve soumise à l'épreuve de l'inégalité et de la violence, et rend compte des tensions et des contradictions qui traversent la politique humanitaire. Analysant en France l'ouverture de lieux d'écoute dans les banlieues, la distribution d'aides d'urgence aux chômeurs, la régularisation des étrangers en situation irrégulière et le traitement des demandes d'asile, mais étudiant aussi les représentations de l'enfance au temps du sida en Afrique du Sud, les témoignages sur les traumatismes dans les Territoires palestiniens, les opérations de sauvetage de sinistrés au Venezuela et les choix difficiles de l'aide internationale lors de l'invasion de l'Irak, Didier Fassin livre les fragments d'une histoire au présent de la manière dont les sociétés contemporaines font face à l'intolérable. Proposant une critique de la raison humanitaire à la fois respectueuse de l'engagement des acteurs et lucide sur les enjeux qui les dépassent, il jette ainsi les bases d'une anthropologie politique et morale. Didier Fassin est professeur à l'Institute for Advanced Study (Princeton) et à l'École des hautes études en sciences sociales (Paris). Il dirige l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux. " Hautes Études " est une collection des Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, des Éditions Gallimard et des Éditions du Seuil.
Quels sont les enjeux politiques d'une crise épidémiologique qui met en cause les discours de la science autant que la gestion du pouvoir ? Un prisme original pour lire l'histoire récente de l'après-apartheid. Avec six millions de personnes infectées, l'Afrique du Sud est le pays du monde le plus gravement touché par l'épidémie de sida. Elle est aussi le lieu des débats les plus virulents sur les causes et les traitements de la maladie, des mobilisations les plus spectaculaires et des procès les plus retentissants pour l'accès aux médicaments. Que ces faits surviennent dans le contexte de l'après-apartheid, dans une " nouvelle Afrique du Sud " où la reconstruction d'une " nation arc-en-ciel " affranchie des barrières raciales semblait enfin possible, confère à cette situation une tonalité particulièrement dramatique. En ce sens, la chronique sud-africaine du sida, de ses morts annoncées et de ses polémiques incessantes, forme le contrepoint de la Commission vérité et réconciliation, qui s'est efforcée de solder un héritage douloureux. Fruit de cinq années d'enquête dans les townships et les anciens homelands comme dans les milieux savants et politiques sud-africains, ce livre retrace les enjeux politiques d'une crise épidémiologique qui met en cause les discours de la science autant que la gestion du pouvoir : il montre, à partir des biographies de malades et de l'anatomie des controverses, comment l'histoire de la colonisation et de la ségrégation demeure vivante, dans les inégalités et les violences, dans le racisme et les accusations de racisme. Le passé est intensément présent, se dévoilant sans cesse à travers une politique de la souffrance et une économie du ressentiment. Il s'agit donc ici de comprendre, de la manière la plus littérale, comment les corps se souviennent. Au-delà de la singularité historique de l'Afrique du Sud, l'auteur propose ainsi une réflexion sur la mémoire des afflictions collectives dans les sociétés contemporaines et sur l'anesthésie politique que perpétue notre indifférence à l'égard de ces injustices.
There is, on the one hand, life that flows from a beginning to an end, and, on the other hand, life that constitutes human singularity because it can be recounted. We may term them "biological life" and "biographical life". Life expectancy measures the length of the former; a life story relates the richness of the latter. Only by acknowledging both can the inequality of lives be comprehended. They should be conceived of as being both distinct and connected: distinct, because the paradox of French women shows that a long life is no guarantee of a good life; connected, because the experience of African-American men stands as a reminder that a devalued life is a damaged life. This also raises the question of refugees and migrants.
De modo que, por un lado, está la vida que transcurre con un comienzo y un fin, como para cualquier ser vivo, y, por otro lado, la vida que forma la singularidad humana porque se compone de hechos narrables. Podríamos hablar entonces de vida biológica y de vida biográfica. La esperanza de vida mide la extensión de la primera. La historia de vida relata la riqueza de la segunda. La desigualdad de las vidas solo puede percibirse en el reconocimiento de las dos. Debe diferenciarlas y conectarlas a la vez. Diferenciarlas, porque la paradoja de las mujeres francesas deja en evidencia que una vida larga no alcanza para garantizar una vida buena. Conectarlas, porque la experiencia de los hombres afroamericanos recuerda que una vida desvalorizada termina por producir una vida arruinada. [...] Así se plantea también la cuestión de los refugiados y de los migrantes.
Une analyse sociologique et transversale des lieux d'écoute de la souffrance psychique. Au cours des années 1990, un nouveau langage s'est progressivement imposé dans les milieux de l'action sociale – et plus largement dans l'espace public – pour qualifier les problèmes de la société contemporaine : celui de la souffrance psychique. Chômeurs de longue durée, adolescents en errance, jeunes usagers de drogue, sans-papiers et sans-domicile fixe, mais aussi travailleurs sociaux et agents administratifs qui les prennent en charge ont été considérés comme victimes d'une forme de fragilisation psychologique, justifiant l'intervention des pouvoirs publics et des acteurs privés. Pour remédier à ce nouveau désordre, des lieux d'écoute se sont multipliés en France depuis une dizaine d'année, sous l'égide de l'État. C'est à ce phénomène que ce livre s'intéresse, aux modalités de mise en œuvre de ces dispositifs, à leur signification et à leurs enjeux. Par l'enquête menée dans plusieurs de ces structures, on découvre, au-delà des logiques compassionnelles, une grande diversité de pratiques. Certes, il s'agit toujours de psychologues dans leur rôle traditionnel de thérapeutes, mais plus souvent, ils se font conseillers, animateurs, éducateurs. Quant au public, sa composition et ses attentes sont bien différentes de ce qu'on avait imaginé. Espaces de socialité et d'entraide, mais aussi de normalisation des conduites et de pacification des marges, ces lieux révèlent des formes nouvelles de traitement local des inégalités sociales, attentives à leurs effets, faute de pouvoir agir sur leurs causes.
Invention récente puisqu'elle n'a guère plus de deux siècles, la prison est devenue, partout dans le monde, la peine de référence. L'atteste, en France, le doublement de la population carcérale au cours des trois dernières décennies. Comment comprendre la place qu'elle occupe dans la société contemporaine ? Et comment expliquer que le tournant punitif affecte avec une telle intensité certaines catégories de personnes ? Pour tenter de répondre à ces questions, Didier Fassin a conduit au long de quatre années une enquête dans une maison d'arrêt. Analysant l'ordinaire de la condition carcérale, il montre comment la banalisation de l'enfermement a renforcé les inégalités socio-raciales et comment les avancées des droits se heurtent aux logiques d'ordre et aux pratiques sécuritaires. Mais il analyse aussi les attentions et les accommodements du personnel pénitentiaire, les souffrances et les micro-résistances des détenus, la manière dont la vie au dedans est traversée par la vie du dehors. La prison apparaît ainsi comme à la fois le reflet de la société et le miroir dans lequel elle se réfléchit. Plutôt que l'envers du monde social, elle en est l'inquiétante ombre portée. Didier Fassin est professeur de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d'études à l'EHESS. Il a notamment publié La Force de l'ordre (Seuil, 2011) et La Raison humanitaire (Hautes Études-Gallimard-Seuil, 2010).
Les questions morales pénètrent nos représentations, nos pratiques, nos politiques. Les auteurs ici réunis en explorent, dans une perspective critique, les multiples facettes à travers une série d'enquêtes conduites sur quatre continents. Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 2012. Les questions morales pénètrent nos représentations, nos pratiques, nos politiques. Qu'il s'agisse, dans le monde privé, d'interpréter les conduites des autres et de disci-pliner les siennes propres, ou bien, dans l'espace public, de sanctionner des déviances et de réguler des populations, nos sociétés mobilisent des normes, des valeurs et des affects, qu'illustrent notamment les tensions entre la raison humanitaire et l'ordre sécuritaire. Redonnant toute sa force critique au concept d'économies morales, les auteurs réunis ici par Didier Fassin et Jean-Sébastien Eideliman en explorent les multi-ples facettes à travers une série d'enquêtes conduites sur quatre continents. Des lieux d'enfermement des étrangers en France aux prisons de haute sécurité aux États-Unis, de la stigmatisation des familles roms en Italie à la marginalisation des enfants de migrants en Chine, de la condamnation du tourisme sexuel en Thaïlande à l'évaluation des transactions amoureuses au Mali, des pratiques de charité en Inde aux politiques contre la pauvreté au Chili, les auteurs s'attachent à comprendre comment on gouverne et on juge, comment on assiste et on exclut. Mais ils montrent aussi que les professionnels et leurs publics n'adoptent pas de manière passive et uniforme ces modèles moraux : ils déploient des subjectivités éthiques pour résister ou " faire avec ", autour du handicap et de la toxicomanie, de l'asile et de la naturalisation, de la violence et de la finance. Cet ouvrage nous propose ainsi de penser la vie sociale et politique de la morale. Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 2012.
L'État est souvent représenté comme une entité bureaucratique abstraite et neutre. Or il se constitue à travers des discours, des pratiques et des relations qui en font une réalité concrète et située, s'incarnant dans le travail de ses agents et s'incrivant dans les enjeux de son temps. C'est ce que montre cet ouvrage, produit d'une enquête de cinq années, qui décrit et analyse le fonctionnement de la police, de la justice, de la prison, des services sociaux et de la santé mentale. Ces institutions ne sont certes pas tout l'État, mais elles ont affaire, en large part, aux mêmes publics issus de milieux populaires, d'origine immigrée ou appartenant à des minorités. Au fil d'une étude qui associe généalogie et ethnographie, il apparaît que la prise en charge de ces populations procède, au sommet du pouvoir comme dans le quotidien des interactions, non seulement de l'application de règles et de procédures, mais aussi de la mobilisation de valeurs et d'affects, de jugements formulés sur des groupes ou des personnes et d'émotions ressenties devant des situations ou des actes : elle exprime la morale de l'État. Nourrie des débats autour de l'immigration et de l'asile, de la délinquance et de sa répression, de la responsabilité des individus et du rôle de la solidarité, cette morale met en tension un État social en recul, un État pénal en expansion et un État libéral qui attend toujours plus de ses sujets. Comprendre cette raison morale si souvent refoulée, c'est ainsi repenser le politique. Réunie autour de Didier Fassin, professeur de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d'études à l'EHESS, une équipe de chercheurs – Yasmine Bouagga, Isabelle Coutant, Jean-Sébastien Eideliman, Fabrice Fernandez, Nicolas Fischer, Carolina Kobelinsky, Chowra Makaremi, Sarah Mazouz et Sébastien Roux – propose une lecture renouvelée de l'État contemporain.