Catherine Verna
Catherine Verna
Le Moyen Âge n'est pas uniquement le temps des seigneurs et des paysans, ni celui des métiers urbains et de l'artisanat. L'industrie et l'innovation technique ne sont pas exclusivement le champ d'action des marchands banquiers des grandes cités. Cet ouvrage, fondé sur une enquête au plus près des sources, et qui emprunte ses méthodes à la micro-histoire, restitue une autre réalité et propose un autre modèle économique des campagnes médiévales. Le lieu en est la vallée du Vallespir qui borde le massif du Canigou (Pyrénées-Orientales) et, en particulier, le bourg d'Arles-sur-Tech. Le temps est celui de la fin du Moyen Âge, les XIVe et XVe siècles, quand la Couronne d'Aragon s'étend au nord des Pyrénées. Des milliers d'actes notariés témoignent encore aujourd'hui de la passion de l'écrit qui traverse cette société de montagne et se concrétise dans les études des notaires des bourgs et des villages. Les affaires s'y nouent, les contrats sont établis, les réussites et les échecs enregistrés. La vallée du Vallespir est un district industriel, traversé et unifié par des circulations de produits, de capitaux et de savoirs, portées par des entrepreneurs ruraux dont les biographies ont été patiemment reconstituées. Elles permettent d'explorer de façon neuve l'économie des campagnes. Entreprises muletières, teintureries et ateliers de corroyage, mines, forges et fonderies, scieries sont des lieux de travail où se croisent mains-d'oeuvre locales et étrangères, souvent qualifiées et aux horizons lointains. Si les financements de l'industrie peuvent provenir de la ville proche, des membres de la notabilité des bourgs pourvoient activement aux investissements dans des entreprises qui sont souvent détenues par leurs voisins et leurs proches. Ces espaces de travail et d'échanges sont aussi des territoires techniques où se déploient des innovations comme autant d'expériences partagées et simultanées à l'échelle du continent européen et dont témoigne aussi l'industrie au village.
La mouline est une forge hydraulique de réduction directe, l'ancêtre de la forge à la catalane du XVIIe siècle. Elle apparaît autour des années 1300 en Languedoc où elle se diffuse avec rapidité et s'implante durablement dans les Pyrénées centrales. Autour de la mine de la communauté de Vicdessos, dans les montagnes du comté de Foix, s'organise ainsi une industrie du fer, pourvoyeuse d'acier, qui ne s'effondre pas avec la guerre et au contraire profite du retournement de conjoncture à partir de la seconde moitié du XIVe siècle. Le temps des moulines est donc aux origines de la mécanisation du travail du fer dans la France méridionale. Le cas de cette forge hydraulique illustre les modalités de diffusion d'une innovation technique, celles de son implantation durable puis de son abandon. La mouline a bouleversé les conditions traditionnelles de production ; elle a alimenté un marché qui dépasse la sphère locale ; elle a mobilisé l'intérêt des comtes de Foix qui ont su accompagner l'innovation par leur législation ; elle a imposé une redéfinition des droits d'usage sur le bois et le minerai qui a confirmé la force des maîtres de mouline au sein de la puissante communauté de Vicdessos et face aux comtes de Foix. Ainsi, cette histoire des techniques est également une histoire du travail et du pouvoir et renvoie à des interrogations toujours d'actualité.
L'intersection entre science et technique est-elle, pour le Moyen Âge, scientifiquement pertinente ? Quels rapports établir entre pensée technique et pensée scientifique, qui sont souvent étudiées indépendamment l'une de l'autre ou, au mieux, selon un modèle historiographique hérité du XIXe siècle faisant de la technique une simple application de la science ? Ce volume, réunissant les recherches d'historiens des techniques et d'historiens des sciences, d'archéologues et de philosophes, propose un examen attentif des modalités de ce croisement à travers des contextes et des démarches spécifiques. L'ouvrage embrasse le domaine de la médecine et celui de la construction, la production des draps, des métaux, des alliages métalliques et l'alchimie, la mesure des champs et celle du monde, l'élaboration des instruments scientifiques et celle des machines hydrauliques. - Catherine Verna est professeur en histoire médiévale à l'Université Paris 8. - Joël Chandelier est maître de conférences d'histoire médiévale à l'Université Paris 8. - Nicolas Weill-Parot est professeur à l'École Pratique des Hautes Études.
Fondée sur l'exploitation de sources originales, l'enquête conduite par Catherine Verna, sur l'origine et le développement de la sidérurgie cistercienne au Moyen Âge, a donné la matière d'un mémoire de Maîtrise en histoire, intitulé Mines et forges cisterciennes en Champagne méridionale et en Bourgogne du Nord (préparé sous la direction du Professeur R. Fossier, Université Paris I, 1981), qui a valu à l'auteur la Bourse Courtois de l'Institut de France, en 1981.