Date de parution
31 décembre 2013
Éditeur
1961 Digital Edition
Caractéristiques techniques
Langue
Français
Pages
68 Pages
Taille du fichier
0.2 MB
ISBN 13
9782368690949
Format
Epub
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Les insulaires
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Un homme mystérieux débarque sur une île battue par les vents, chargé d’une énergie aussi sombre qu’envoûtante.
Extrait
1. MANI
Mani a débarqué un jeudi de février. Ils étaient cinq à descendre de la navette, cinq passagers, glacés par un mistral vicieux, bousculés par une mer mauvaise. Mani n'était pas un touriste. Et nous connaissions les quatre autres. L'homme était sans âge. Il portait ses soixante deux ans comme un quadragénaire usé. Solide, svelte, bizarrement vouté, comme plombé par une charge émotionnelle inaltérable. Son visage n'exprimait aucune tristesse, aucune joie non plus. Le tourment était plus profond. Ses yeux d'un bleu sibérien attiraient l'attention comme le signal d'un phare dans une mer houleuse. Sa silhouette était engourdie par un caban épais et un maigre sac à dos patiné par des années de vadrouille. Une fine bague en argent enserrait son majeur gauche, sa seule fantaisie. Il a parcouru le quai, sans un regard vers les terrasses closes. Sur notre ile, l'hiver n'est pas propice aux activités touristiques, et encore moins aux villégiatures gourmandes. Mani a eu un seul coup d'oeil vers l'ancienne chapelle, ce bizarre parallélépipède à l'allure de temple grec de kermesse surmonté de sa croix anachronique. Il a grimacé, de cette moue qu'ont les mécréants à la moindre trace de hiératique.
Mani est resté un long moment immobile sur le quai. Il ne regardait pas les bateaux amarrés là, ni les tours arrondies des geôles de l'ile d'If comme le font tous les visiteurs qui mettent un pied au Frioul pour la première fois. Non. Mani se nourrissait de l'ambiance si particulière de notre bout de monde atypique. Il semblait se charger de cette énergie insulaire qui nous garde ici, rebelles et sereins sur notre rocher. Puis Mani est monté sur la digue Berry, grimpant l'escalier d'un pas assuré. Là, planté entre les deux iles de notre archipel, il a observé l'horizon, vers l'ouest, avant de revenir fixer son attention à l'opposé, sur Marseille, au delà de la forteresse d'If. De l'autre côté de la passe, les immeubles de la colline de la Garde se détachaient sur un ciel pale, le soleil pourtant éclatant n'arrivait pas à réchauffer l'atmosphère. Les éléments étaient plus forts. Les rafales vicieuses ne le perturbait pas. Quelques mèches grises en désordre raidies par les embruns voletaient sur son crane dégarni.
Que cherchait-il ? Les photographes de passages sont toujours encombrés de technologie, comme les randonneurs du dimanche sont bardés de matériel sophistiqué, fin prêts à gravir les 75 mètres vers le fort de Ratonneau, leur nouvel Annapurna. Mani n'était ni coureur de sommets, ni chasseur d'images. Un chasseur, sans doute. Un chasseur affuté, il en avait l'attitude. Les reflexes, aussi. Un merle bleu l'a frôlé, il aurait pu l'attraper, au vol. Nous l'avons vu se raidir, tendre la main, l'écarter juste avant l'impact. L'oiseau a continué sa route. Mani a réfléchi quelques secondes avant de reprendre la sienne. Il a disparu vers les hauteurs de Pomègues.
Mani a parcouru l'ile sauvage d'un pas assuré, poussant jusqu'à la pointe du cap Cavaux. Il a crapahuté sur les roches de Carapègue, s'est laissé un long temps de contemplation, les jambes tanquées sur les toits des casemates de la batterie en ruine. Loin, l'ile Maire pointait son contrejour, la rade sud de Marseille se prélassait au pied de ses montagnes. Marseilleveyre veillait, le mont Carpiagne en sentinelle. Une mouette s'est posée, à proximité. Il a tiqué, puis est reparti aussitôt, mais sans hâte. Il marchait. Il déambulait. Il semblait étudier tous les chaos, tous les chemins, appréciait le moindre dévers. Il n'est revenu vers le port que bien plus tard.
Le soleil déclinait. Mani est repassé devant le seul bar ouvert du petit port, nous y étions rassemblés autour d'alcools plus ou moins forts. Nous l'avons vu repartir vers l'embarcadère. Ce curieux visiteur nous quittait, l'heure de la dernière navette vers la terre ferme approchait. A notre grand étonnement, il a filé droit vers Saint Estève, vers le bout de l'autre ile, là où se dresse l'hôpital Caroline. Nous avons vu son ombre disparaitre sur le chemin. Un désespéré ? Peut-être... Nous n'aurions pas été plus étonné de retrouver son corps flottant dans la calanque de l'Eoube le lendemain matin. La nuit est tombée, personne n'a évoqué le destin du chasseur aux yeux bleus. Tout le monde y pensait.
Lorsque le soleil s'est pointé, loin derrière les sommets de la Gineste, le lendemain matin, une silhouette attendait, assise à la terrasse d'un des restaurants fermés du petit port. L'homme s'est redressé, nous a gratifié d'un sourire humble et sincère. Il n'avait l'air ni fatigué, ni frigorifié. Ni la nuit, ni le mistral glacial n'avait altéré son élocution ; il nous a simplement abordé avec ces quelques mots : «bonjour, je m'appelle Mani, je vais rester quelques temps ici, sur l'ile, avec vous».
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1. MANI
Mani a débarqué un jeudi de février. Ils étaient cinq à descendre de la navette, cinq passagers, glacés par un mistral vicieux, bousculés par une mer mauvaise. Mani n'était pas un touriste. Et nous connaissions les quatre autres. L'homme était sans âge. Il portait ses soixante deux ans comme un quadragénaire usé. Solide, svelte, bizarrement vouté, comme plombé par une charge émotionnelle inaltérable. Son visage n'exprimait aucune tristesse, aucune joie non plus. Le tourment était plus profond. Ses yeux d'un bleu sibérien attiraient l'attention comme le signal d'un phare dans une mer houleuse. Sa silhouette était engourdie par un caban épais et un maigre sac à dos patiné par des années de vadrouille. Une fine bague en argent enserrait son majeur gauche, sa seule fantaisie. Il a parcouru le quai, sans un regard vers les terrasses closes. Sur notre ile, l'hiver n'est pas propice aux activités touristiques, et encore moins aux villégiatures gourmandes. Mani a eu un seul coup d'oeil vers l'ancienne chapelle, ce bizarre parallélépipède à l'allure de temple grec de kermesse surmonté de sa croix anachronique. Il a grimacé, de cette moue qu'ont les mécréants à la moindre trace de hiératique.
Mani est resté un long moment immobile sur le quai. Il ne regardait pas les bateaux amarrés là, ni les tours arrondies des geôles de l'ile d'If comme le font tous les visiteurs qui mettent un pied au Frioul pour la première fois. Non. Mani se nourrissait de l'ambiance si particulière de notre bout de monde atypique. Il semblait se charger de cette énergie insulaire qui nous garde ici, rebelles et sereins sur notre rocher. Puis Mani est monté sur la digue Berry, grimpant l'escalier d'un pas assuré. Là, planté entre les deux iles de notre archipel, il a observé l'horizon, vers l'ouest, avant de revenir fixer son attention à l'opposé, sur Marseille, au delà de la forteresse d'If. De l'autre côté de la passe, les immeubles de la colline de la Garde se détachaient sur un ciel pale, le soleil pourtant éclatant n'arrivait pas à réchauffer l'atmosphère. Les éléments étaient plus forts. Les rafales vicieuses ne le perturbait pas. Quelques mèches grises en désordre raidies par les embruns voletaient sur son crane dégarni.
Que cherchait-il ? Les photographes de passages sont toujours encombrés de technologie, comme les randonneurs du dimanche sont bardés de matériel sophistiqué, fin prêts à gravir les 75 mètres vers le fort de Ratonneau, leur nouvel Annapurna. Mani n'était ni coureur de sommets, ni chasseur d'images. Un chasseur, sans doute. Un chasseur affuté, il en avait l'attitude. Les reflexes, aussi. Un merle bleu l'a frôlé, il aurait pu l'attraper, au vol. Nous l'avons vu se raidir, tendre la main, l'écarter juste avant l'impact. L'oiseau a continué sa route. Mani a réfléchi quelques secondes avant de reprendre la sienne. Il a disparu vers les hauteurs de Pomègues.
Mani a parcouru l'ile sauvage d'un pas assuré, poussant jusqu'à la pointe du cap Cavaux. Il a crapahuté sur les roches de Carapègue, s'est laissé un long temps de contemplation, les jambes tanquées sur les toits des casemates de la batterie en ruine. Loin, l'ile Maire pointait son contrejour, la rade sud de Marseille se prélassait au pied de ses montagnes. Marseilleveyre veillait, le mont Carpiagne en sentinelle. Une mouette s'est posée, à proximité. Il a tiqué, puis est reparti aussitôt, mais sans hâte. Il marchait. Il déambulait. Il semblait étudier tous les chaos, tous les chemins, appréciait le moindre dévers. Il n'est revenu vers le port que bien plus tard.
Le soleil déclinait. Mani est repassé devant le seul bar ouvert du petit port, nous y étions rassemblés autour d'alcools plus ou moins forts. Nous l'avons vu repartir vers l'embarcadère. Ce curieux visiteur nous quittait, l'heure de la dernière navette vers la terre ferme approchait. A notre grand étonnement, il a filé droit vers Saint Estève, vers le bout de l'autre ile, là où se dresse l'hôpital Caroline. Nous avons vu son ombre disparaitre sur le chemin. Un désespéré ? Peut-être... Nous n'aurions pas été plus étonné de retrouver son corps flottant dans la calanque de l'Eoube le lendemain matin. La nuit est tombée, personne n'a évoqué le destin du chasseur aux yeux bleus. Tout le monde y pensait.
Lorsque le soleil s'est pointé, loin derrière les sommets de la Gineste, le lendemain matin, une silhouette attendait, assise à la terrasse d'un des restaurants fermés du petit port. L'homme s'est redressé, nous a gratifié d'un sourire humble et sincère. Il n'avait l'air ni fatigué, ni frigorifié. Ni la nuit, ni le mistral glacial n'avait altéré son élocution ; il nous a simplement abordé avec ces quelques mots : «bonjour, je m'appelle Mani, je vais rester quelques temps ici, sur l'ile, avec vous».
Philippe Carrèse
**Philippe Carrèse**, né en 1956 à Marseille et décédé en 2019, était un écrivain, scénariste, réalisateur et musicien français. Figure incontournable de la **littérature noire marseillaise**, il a marqué la scène littéraire par ses chroniques acides, son humour grinçant et ses récits ancrés dans les quartiers populaires de sa ville natale. Son œuvre, à la fois variée et engagée, explore les thèmes de l’isolement, de la marginalité et des secrets familiaux, avec une prose fluide et évocatrice. *Les insulaires* s’inscrit dans cette veine, offrant une plongée dans l’univers tourmenté et poétique des îles méditerranéennes.
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Qu’est-ce qu’un Smartbook ?
Code produit : 9782368690949
shield_question Foire aux questions
Les insulaires offre une immersion littérale dans l’ambiance envoûtante et sauvage des îles du Frioul, à travers le regard d’un personnage mystérieux et tourmenté. Philippe Carrèse, figure majeure de la littérature noire marseillaise, y déploie son talent pour mêler suspense, psychologie et description d’un cadre naturel à la fois beau et hostile. Ce court récit, à la prose efficace et évocatrice, est idéal pour une lecture intense et dépaysante.
Ce livre explore des thèmes comme l’isolement, la quête de sens, et la relation complexe entre l’homme et son environnement. L’île, à la fois refuge et prison, devient un personnage à part entière, reflétant les tourments intérieurs de Mani, le protagoniste. La nature, le mistral, et l’histoire des lieux sont autant d’éléments qui nourrissent une atmosphère à la fois poétique et angoissante.
Les insulaires s’adresse aux amateurs de récits littéraires courts, d’ambiances insulaires et de personnages énigmatiques. Les lecteurs sensibles à la littérature noire, aux paysages méditerranéens, et à la prose immersive de Philippe Carrèse y trouveront leur compte. Ce smartbook, avec sa fonctionnalité de chat, séduit aussi ceux qui aiment interagir avec l’œuvre pour approfondir leur compréhension.
Vous pourrez interroger le smartbook sur l’inspiration de Philippe Carrèse pour ce récit, les détails sur l’île du Frioul et son histoire, ou encore les motivations et le passé du personnage de Mani. Vous pourrez aussi demander des éclairages sur les thèmes de l’isolement, de la quête identitaire, ou sur la symbolique du mistral et de la mer dans l’œuvre.
person_edit À propos de l'auteur
Philippe Carrèse, né en 1956 à Marseille et décédé en 2019, était un écrivain, scénariste, réalisateur et musicien français. Figure incontournable de la littérature noire marseillaise, il a marqué la scène littéraire par ses chroniques acides, son humour grinçant et ses récits ancrés dans les quartiers populaires de sa ville natale. Son œuvre, à la fois variée et engagée, explore les thèmes de l’isolement, de la marginalité et des secrets familiaux, avec une prose fluide et évocatrice. Les insulaires s’inscrit dans cette veine, offrant une plongée dans l’univers tourmenté et poétique des îles méditerranéennes.
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récit immersif
littérature française
ile d'if
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