Barbara Bohac
Barbara Bohac
Rajeunie mais aussi lestée d'une conscience historique nouvelle, la raillerie marque en profondeur la culture du XIXe siècle, comme la formidable effusion et l'expansion du « rire provocateur et insolent » libéré par la Révolution (Alain Vaillant, « Satire », Dictionnaire Rimbaud). Tout autant qu'une posture auctoriale, elle décrit une tournure d'esprit souple, dûment conformée aux visées d'une littérature ayant fait de la dénonciation tous azimuts de l'esprit de sérieux l'une de ses principales missions, presque sa vocation. Cette disposition à la blague et à la satire ne laisse pas indemne la poésie lyrique, terre d'élection du « rêve » depuis le romantisme. C'est ce que les articles de ce dossier se proposent d'illustrer, en se concentrant sur une série de poètes, des symbolistes jusqu'à Victor Hugo. Ce parcours à rebours, qui veut lui-même malicieusement railler la convention chronologique, entend prévenir une tentation de lecture téléologique qui concevrait la raillerie poétique dans les termes, inadéquats, d'un progrès. Il passe par Jean Moréas et Paul Adam, Laurent Tailhade, Tristan Corbière, Théodore de Banville et Charles Baudelaire, qui pratiquent et conçoivent la littérature tout à la fois en « rêveurs » et en « railleurs ».
Faire « vibrer la corde bouffonne », tel est le programme que s'assigne Théodore de Banville au seuil des Odes funambulesques en 1857, liant durablement poésie et comique. Sous le double patronage de Heine et d'Aristophane, ce recueil à dominante satirique rejoint sur bien des points l'essai philosophique de Baudelaire, De l'essence du rire paru deux ans plus tôt. Au sein d'une oeuvre apparemment unique en son genre, l'expression funambulesque représente en vérité une scansion majeure dans l'histoire de la poésie française. D'un côté, elle puise ses moyens dans la caricature, de l'autre, elle s'adosse à la fantaisie. Certes, la corde bouffonne n'est pas toujours drôle. Elle se révèle même souvent mélancolique et grinçante. Mais elle procède d'un dessein original puisqu'il s'agit pour Banville, par ailleurs théoricien longtemps admiré du Petit traité de poésie française (1872), d'inventer « une nouvelle langue comique versifiée », centrée notamment sur la rime. Ainsi s'amorce une tradition qui compte dans ses rangs aussi bien Rostand et Verlaine qu'Apollinaire ou Jarry. Du funambulesque au mirlitonesque s'opère de la sorte une mise en crise du « lyrisme », enfin délesté du pathos romantique et propre à ouvrir le poème à son indéfinition ou à sa redéfinition. Autant de voies possibles se dessinent alors qui alternent la virtuosité et le « mal écrire ». Important les procédés théâtraux jusqu'à la cocasserie et à la fumisterie, le comique use d'équivoques prosodiques comme de stratégies parodiques, visant en priorité la dégradation, voire la déformation du poétique.
Si le silence, comme l'écrit Bertrand Marchal, figure parmi « les clichés qui font une escorte obligée [au nom de Mallarmé] », un survol des propositions de Mallarmé témoigne pourtant de considérations sur la dimension vocale du fait langagier. Dans Les Mots Anglais et ses Notes sur le langage, posthumes, Mallarmé évoque par exemple la nécessaire « lecture à voix haute des bons auteurs » comme critère d'appréciation. Si le vers rémunère « le défaut des langues », Mallarmé dit aussi que c'est par « des touches y répondant en coloris ou allure, lesquelles existent dans l'instrument de la voix ». En aval, la voix participerait donc à la réception plénière du langage totalisant d'un poème ; en amont, le poète aurait, selon Mallarmé, déjà conscience de cette nécessité en manipulant le langage afin que l'oeuvre soit dépositaire de cette vocalité dont elle assure l'écho. Ce dossier s'attache à la question de la restitution de la voix comme enjeu poétique chez Mallarmé mais aussi à celle des voix, en son sens pluriel, alors que les contributions réunies permettent de dessiner une topographie du « vocal » dans l'oeuvre mallarméenne et ses alentours.