Solal Rabinovitch
Solal Rabinovitch
L'irréel pousse dans l'enfance comme les coquelicots dans un champ. C'est sur un champ de coquelicots que s'ouvre le livre, un champ que le peintre transformera en tableau, comme l'analyste transformera les énoncés du patient en interprétation. Nous sommes d'emblée dans l'irréel du transfert, avec une conversation qui va courir tout au long du livre, mêlant l'irréel de la création artistique à celui du transfert à l'analyste. L'approche de l'irréel du délire se déploie dans des élaborations portant sur la clinique de la psychose. L'un comme l'autre se distinguent de l'imaginaire comme du réel, dessinant la place de l'analyste qui n'est ni un semblable ni un partenaire du délire. L'irréel échappe aux mots et aux choses, à la réalité comme à la représentation, il est incorporel. Distingué de l'imaginaire et du réel, l'irréel, que le langage (le symbolique) permet de saisir, devient une dimension de la structure du sujet telle que la conçoit la psychanalyse.
Pouvoir penser librement aujourd'hui à partir de l'enseignement de Freud et de Lacan permet de faire les « petites trouvailles d'après ». Inventer, c'est poursuivre dans leurs traces. Un concept analytique ne s'attrape ni sur injonction ni par amour, il se saisit sur des chemins subjectifs singuliers. Solal Rabinovitch nous y invite en revenant sur son itinéraire en psychanalyse dans un dialogue avec Nils Gascuel et Marie-Jeanne Sala. Le jeu entre paroles et écritures tisse la trame de ces conversations psychanalytiques. Il éclaire les thèses qu'elle soutient sur l'« essence aphonique de la voix » et la « matérialité de la pensée », ou encore « l'autre non spéculaire » et « l'irréel », mais aussi la façon dont se fabrique collectivement une école de psychanalyse (encore une affaire de paroles et de lettres). Le rêve écrit, les voix écrivent, les noeuds s'écrivent. Depuis l'École freudienne de Paris, l'école aussi s'écrit. Si l'inconscient est une machine d'écritures, ces écritures sont la trace de ce que les paroles restent. Elles restent dans l'inconscient, elles restent dans la cure, elles sont le coeur de la transmission.
Les voix des hallucinés, ces voix que nous n'entendons pas, permettent de saisir en creux, en négatif, ce qu'est la voix dans son essence aphonique, sa place et sa fonction dans la structure du sujet. Se séparent alors dans la voix parole et sonorité, énonciation et pulsion ; la voix comme objet Iacanien disjoint ce que réunissait l'entendu freudien. Parce qu'elle ne se survit pas, la voix est de l'irrémédiablement perdu, où se dévoile par là même que la perte découle du signifiant. La voix est donc à la fois l'énonciation où le sujet se perd, et l'objet qui lui manque. Elle est parole du sujet mais aussi désir de l'Autre. Elle est pulsion et altérité. Elle est présence muette, existence. La voix est une faille. Les voix la comblent. Pure sonorité détachée des mots qu'elle prononce, suspendue parfois à une modulation au bord de l'exténuation, empruntée parfois par le timbre d'une autre, la voix est hors corps dans la névrose, revenant ou fantôme dans la psychose. Dans la faille de la voix se superposent le trou dans la parole qu'est l'énonciation, et le trou dans la sonorité qu'est le silence. Et, avec le bruit des énonciations errantes, les voix comblent le silence.
« Qu'est-ce qu'une pensée ? La pensée d'une pomme est-elle mot ou fruit ? Fruit, il sera d'Ève ou de Cézanne. Mot, il s'écrira ou se prononcera à voix haute. Un geste, une chute engageront des pensées plus complexes, comme la peur de l'Apocalypse et la loi de la gravitation. La première femme avait déjà fait le geste inverse, de bas en haut, pour cueillir le fruit de la connaissance. Étrange métrage des pas d'un Virgile, qui permet à l'homme de connaître ce qu'il arpente : sa mère d'abord, puis la terre et l'enfer. Expériences sensitives, accès d'abstraction, fantaisies d'artiste ou jaillissement délirant, tout sort d'une même fabrique mentale. "Replongez-vous, pensées, au fond de mon âme", disait Richard III. Quand le silence d'une séance décide l'analyste à poser la question d'usage : "À quoi pensez-vous ?" l'analysant étendu sur le divan commence une phrase, puis s'interrompt : "Pourquoi me demander à quoi je pense ?" L'analyste hésite un instant : "Tant que vous ne vous entendrez pas le dire, me le dire, vous ne le saurez pas." Entre impensé et impensable, la pensée émerge et s'évanouit, se forme clairement ou défaille. De la formule d'un rêve à l'invention d'un nombre imaginaire, de l'obscurité d'une pensée du corps à l'écriture qui épouserait les pensées qu'elle fait naître, nous verrons les pensées sortir de l'ombre de l'insu. » S.R.
Une folie, le transfert ? Faire d'un inconnu son père, son amant, sa soeur, sa mère : une folie ? Une folie du mental ? Et cette folie serait le ressort, le matériau même d'une cure ? Depuis Freud, c'est pourtant à cette folie que nous nous prêtons chaque fois que commence une cure. Folie, outil, ou même obstacle, le transfert ne se pense guère aujourd'hui. A contre-courant de la pensée commune qui n'y voit plus qu'un mal nécessaire qui donnerait à la psychanalyse de « forts maux d'estomac », l'auteur s'attache à tisser ce fil logique de la cure, sans reculer devant la psychose. Solal Rabinovitch est psychiatre et psychanalyste, membre de l'Ecole de psychanalyse Sigmund Freud.
Fous, exilés, apatrides, exclus :ils sont enfermés dehors. Dehors, hors des frontières de leur pays comme hors des liens de leur langue maternelle. Mais les véritables enfermés dehors sont les fous, exilés à jamais de leur inconscient : ils ne sont pas seulement étrangers dans leur exil, ils sont étrangers à eux-mêmes, étrangers à leur histoire, étrangers à la langue de l'enfance. Ce n'est pas seulement d'un pays ou d'une langue qu'ils sont exilés ; le nom, la voix, le père les ont aussi abandonnés sans retour. La forclusion est le nom de la fracture qui les a enfermés hors de toute inscription, hors des traces de la route de nos rêves, du ciel de nos pensées, de la maison de notre douleur ou de notre joie : loin de notre heimlich. La forclusion n'a pas fait que frapper les signi?ants fondateurs de l'inconscient, elle en a jeté la clé pour toujours. Ainsi la clinique de la psychose oblige à se confronter au concept qui en éclaire l'orée. Ce livre interroge, avec les textes de Freud et de Lacan, le processus de forclusion à I'origine de la psychose.
L'écriture elle-même du Moïse permet de déchiffrer les traces du meurtre de l'image (et c'est l'invention du monothéisme), les traces du meurtre de l'objet (et c'est la naissance de l'écriture) et enfin les traces du meurtre du père. Le père tué devient, à partir d'une absence dont il n'est pas absenté et dont le démenti fixe le réel, la lettre textuelle de cette écriture.