Jeanne Favret-Saada
Jeanne Favret-Saada
Depuis 1989, Jeanne Favret-Saada s'est donné comme objet de recherche les affaires contemporaines de blasphème, comprises dans le cadre plus général des polémiques publiques à enjeux religieux. Elle a programmé l'examen de cas survenus depuis les années 1960 dans des États qui ont inscrit parmi leurs principes fondamentaux la séparation du politique et du religieux. Ils concernent deux ensembles religieux : d'une part, les christianismes, sur lesquels elle prépare actuellement un ouvrage ; et d'autre part, les islams, sur lesquels elle a publié un premier livre qui traite de l'affaire danoise des dessins de Mahomet en 2005-2006. Ce travail sur des cas vise leur mise en série comparative et historique. Or ce phénomène des accusations publiques de blasphème, qui occupe si souvent la une de nos journaux depuis vingt-cinq ans, est demeuré un non-sujet absolu pour l'ethnologie et la sociologie, sans que la moindre justification soit donnée à cette abstention. Jeanne Favret-Saada s'interroge sur cette situation, et développe quelques orientations de son travail en cours.
Le 3 juin 1835, un jeune paysan normand, Pierre Rivière, égorge sa mère, sa soeur et son frère avant de s'enfuir. Arrêté le mois suivant, il rédige, dans l'attente de son jugement, un Mémoire d'une cinquantaine de feuillets pour expliquer son geste. Condamné à mort, puis gracié, c'est-à-dire emprisonné à vie, il se suicide dans sa cellule en 1840. De cette affaire, il nous reste ce Mémoire très détaillé, redécouvert au début des années 1970 par Michel Foucault qui, entouré d'une petite équipe, en produisit l'édition. Jeanne Favret-Saada avait participé à cette entreprise éditoriale, qui se refusait à toute interprétation savante pour laisser la pleine page au jeune homme. Dans le présent ouvrage, l'anthropologue revient sur ce qui s'est joué en 1835 - des élites donnant la parole à un ' subalterne ' que son acte jugeait d'avance -, mais en s'attachant au fond de l'affaire : quelle suite d'événements a conduit Pierre Rivière à ce triple meurtre ? Contre l'interprétation qui réduit ce Mémoire à un discours psychotique, elle propose qu'on le soumette à une enquête qui conjoigne l'ethnologie et l'histoire. Elle examine ainsi les vingt-deux ans d'une vie familiale impossible, Victoire Rivière ayant refusé d'emblée la plupart des devoirs de l'épouse. Le mariage était alors régi par le Code civil napoléonien, pleinement confirmé par la coutume locale en matière de domination masculine. L'analyse serrée des péripéties rapportées par l'assassin montre alors les raisons de son geste meurtrier.
Le 3 juin 1835, un jeune paysan normand, Pierre Rivière, égorge sa mère, sa soeur et son frère avant de s'enfuir. Arrêté le mois suivant, il rédige, dans l'attente de son jugement, un Mémoire d'une cinquantaine de feuillets pour expliquer son geste. Condamné à mort, puis gracié, c'est-à-dire emprisonné à vie, il se suicide dans sa cellule en 1840. De cette affaire, il nous reste ce Mémoire très détaillé, redécouvert au début des années 1970 par Michel Foucault qui, entouré d'une petite équipe, en produisit l'édition. Jeanne Favret-Saada avait participé à cette entreprise éditoriale, qui se refusait à toute interprétation savante pour laisser la pleine page au jeune homme. Dans le présent ouvrage, l'anthropologue revient sur ce qui s'est joué en 1835 - des élites donnant la parole à un ' subalterne ' que son acte jugeait d'avance -, mais en s'attachant au fond de l'affaire : quelle suite d'événements a conduit Pierre Rivière à ce triple meurtre ? Contre l'interprétation qui réduit ce Mémoire à un discours psychotique, elle propose qu'on le soumette à une enquête qui conjoigne l'ethnologie et l'histoire. Elle examine ainsi les vingt-deux ans d'une vie familiale impossible, Victoire Rivière ayant refusé d'emblée la plupart des devoirs de l'épouse. Le mariage était alors régi par le Code civil napoléonien, pleinement confirmé par la coutume locale en matière de domination masculine. L'analyse serrée des péripéties rapportées par l'assassin montre alors les raisons de son geste meurtrier.
Désorceler nous introduit dans l'atelier d'une désorceleuse, Madame Flora, que Jeanne Favret-Saada a longuement fréquentée. Ainsi pouvons-nous saisir sur le vif les procédés verbaux et les actes rituels grâce auxquels la magicienne entraîne peu à peu ses patients à modifier leur manière d'être. Au contraire de ce qu'on imaginerait, elle n'exige d'eux une adhésion claire et inconditionnelle ni à son activité, ni à la sorcellerie. Il suffit qu'ils soient pris dans une spirale de malheurs incompréhensibles et qu'ils ne tiennent pas les sorts pour une hypothèse inenvisageable. Ensuite, tout son travail se déroule sous le signe de la supposition, comme dans les thérapies savantes que nous connaissons déjà. L'increvable stéréotype des cultures urbaines - de supposés magiciens dupant des paysans crédules - fait ainsi place à la description d'un lent processus de guérison. Conçu pour résoudre des crises propres aux familles d'agriculteurs bocains, son bien-fondé séduit pourtant quiconque se trouve l'objet de malheurs répétés.
Désorceler nous introduit dans l'atelier d'une désorceleuse, Madame Flora, que Jeanne Favret-Saada a longuement fréquentée. Ainsi pouvons-nous saisir sur le vif les procédés verbaux et les actes rituels grâce auxquels la magicienne entraîne peu à peu ses patients à modifier leur manière d'être. Au contraire de ce qu'on imaginerait, elle n'exige d'eux une adhésion claire et inconditionnelle ni à son activité, ni à la sorcellerie. Il suffit qu'ils soient pris dans une spirale de malheurs incompréhensibles et qu'ils ne tiennent pas les sorts pour une hypothèse inenvisageable. Ensuite, tout son travail se déroule sous le signe de la supposition, comme dans les thérapies savantes que nous connaissons déjà. L'increvable stéréotype des cultures urbaines - de supposés magiciens dupant des paysans crédules - fait ainsi place à la description d'un lent processus de guérison. Conçu pour résoudre des crises propres aux familles d'agriculteurs bocains, son bien-fondé séduit pourtant quiconque se trouve l'objet de malheurs répétés.
Depuis la parution des Versets sataniques de Salman Rushdie en 1988, nous nous sommes habitués aux accusations islamiques de blasphème contre des productions artistiques, ainsi qu'aux redoutables mobilisations qui les accompagnent. Or elles ont été préparées, dans l'Europe et les États-Unis des années 1960 à 1988, par celles de dévots du christianisme (dont parfois leurs Eglises) contre des films dont ils voulaient empêcher la sortie. Ils en ont successivement visé quatre, qui font aujourd'hui partie du répertoire international : Suzanne Simonin, La Religieuse de Diderot (Jacques Rivette, 1966) et Je vous salue, Marie (Jean-Luc Godard, 1985) ; Monty Python : La vie de Brian (1979) ; et La Dernière tentation du Christ (Martin Scorsese, 1988). En se fondant notamment sur des archives inédites, 'Jeanne Favret-Saada propose une suite de récits qui relatent les ennuis de chacun d'entre eux, et la modification progressive de l'accusation de "blasphème" en une "atteinte aux sensibilités religieuses blessées". Ce sont autant de romans vrais, qui retracent à eux tous un moment unique de l'histoire de la liberté d'expression.
Le 30 septembre 2005, le journal danois Jyllands-Posten publie une enquête sur l'autocensure des artistes danois qui comporte des articles et des dessins représentant le Prophète de l'islam. L'un d'eux deviendra l'emblème de l'affaire : il montre la tête de Mahomet coiffée d'un turban contenant une bombe à la mèche allumée. Le caricaturiste vise les justifications coraniques des terroristes, mais il va être accusé d'avoir insulté le Prophète, l'islam, et un milliard trois cents millions de musulmans.L'auteur a enquêté au Danemark en 2006 et reconstitué les faits avec minutie, depuis les hésitations de la politique danoise d'intégration des immigrés jusqu'à la coalition de quelques imams radicaux, qui s'emparent de la publication des dessins pour internationaliser une crise locale en s'alliant à de hauts responsables égyptiens et moyen-orientaux.Dans cette nouvelle édition, l'auteur inscrit l'affaire des « caricatures de Mahomet » dans une séquence historique ouverte depuis un quart de siècle par la condamnation à mort du romancier britannique Salman Rushdie en 1989 et poursuivie en 2015 par l'assassinat des collaborateurs du journal satirique français Charlie Hebdo, démontrant comment les conflits sur le droit à la satire et, au-delà, sur le droit à la liberté d'expression, ont aujourd'hui changé d'échelle et de méthode.Jeanne Favret-Saada est anthropologue, directrice d'études honoraire à l'École Pratique des Hautes Études, section des sciences religieuses. Elle a notamment publié Les Mots, la mort, les sorts (Gallimard, 1977).
"Dès la première entrevue, Madame Flora voulut que je nomme les ennemis que j'avais pu me faire. Or j'avais beau ne pas croire qu'un sorcier ait pu poser des charmes susceptibles de me rendre malade, j'avais beau ne pas croire que nommer soit tuer, je fus dans une totale impossibilité de lui livrer aucun nom. Chaque fois qu'elle me pressa de le faire, en frappant la table de ses cannes, j'eus l'esprit aussi vide qu'un analysant sommé de faire des associations libres [...] " L'anthropologue, qui deviendrait aussi psychanalyste, rapporte ici la suite de ses travaux sur la sorcellerie dans le Bocage de l'Ouest français. Elle s'est laissée impliquer dans les processus qu'elle étudiait. Certains ont vu en elle une désorceleuse, d'autres une ensorcelée - en même temps qu'elle instituait l'anthropologie " symétrique ", dont elle fut une pionnière, qui met sur le même pied les deux partenaires de l'interlocution ethnographique. Le présent livre est donc un retour sur les matériaux relatifs au désorcèlement, et pose la question de savoir comment le fait d'" être affecté(e) " permet de construire un discours rigoureux, ici sur la sorcellerie.