Jacky Billeau
Jacky Billeau
De nos jours, les animaux ont changé d'étiquette. De meubles ils sont devenus des êtres sensibles. C'est le Code civil qui le dit, mais abattage rituel, corrida, chasse à courre ne sont pas concernés, ni les animaux vraiment sauvages, ben oui, puisqu'ils sont sauvages, à leurs risques et périls. Bref, depuis la Genèse, les propriétés de l'humain ne sont pas données à tout ce qui vit ici-bas. C'est au nom de cette belle cause perdue d'avance que je rapporterai ici, modeste témoignage, quelques histoires presque naturelles, un peu déjantées. Pour reprendre le poète et son chêne en paradis, qui donc nous a dit que toutes les vies ne sont pas douées de sensibilité ! Peut-être devrait-on inscrire cela à l'entrée des élevages ?
La recette : La vie est une drôle de cuisine. À ceux qui sont passés à travers les mailles et se trouvent installés dans la durée, si vous leur demandez la recette, ils vous la donneront, juste pour faire l'intéressant, jouer au devin philosophe improvisé. Mais de sésame, le plus souvent, il n'y en a pas. Seulement des rencontres que l'on baptise chance ou malchance, une suite de hasards plus ou moins bien gérés dont on habille le passé et que l'on coltine selon le tempérament, jusqu'à notre point d'horizon où le manège se déglingue, avec ou sans révérence. Je pense à toi, Villon. « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! »
« Les routes dans ce qu'elles ont de symbolique nous offrent l'opportunité de rencontres souvent imprévisibles. Elles nous enseignent qu'il y a d'autres vies que la nôtre, d'autres spectacles, d'autres aventures. Il suffit parfois d'un regard qui se porte sur un univers si proche et si éloigné. Spectateurs émerveillés de cette réalité peuplée de scènes à la fois banales et extraordinaires, mais que nous traversons bien souvent en aveugle. Voici quelques fragments de vies qui s'offrent à notre regard et que je voudrais humblement partager, sans oublier le clin d'oeil qui va avec, comme autant de notes égrenées qu'on fredonne au hasard de ces rencontres pour mieux s'en imprégner, à condition, bien sûr, d'éteindre son portable ou le bidule connecté. Tu viens ? »
Comme une étoile éteinte dont la lumière encore nous parviendrait. Le titre de cet ouvrage est emprunté au recueil Images dérobées (Edilivre 2012). Il en est l'aboutissement après que la réalité eut rejoint l'essence même du poème (un des préférés de l'enfant). Avec ces tiroirs à vent, le voyage se dessine dans le déroulement dramatique d'une histoire simple et belle, qui va de l'enfance à la mort. C'est pourquoi cet opuscule a une forme ternaire, et commence par le rappel d'un éveil à la force magique des mots, avant d'entrouvrir les espaces où le vide s'est installé. Enfin, les derniers textes se proposent de refermer humblement les tiroirs, en soulignant combien la vie est forte et belle malgré tous les ratés de cette violente et merveilleuse énigme.
Alors qu'un bâtiment de la marine, dans un port de la mer du Nord, allait appareiller après une escale, on s'aperçut qu'un homme d'équipage manquait à bord. Les recherches entreprises restèrent vaines et le navire reprit le large. Le marin qui n'était pas rentré de permission devait être retrouvé après plusieurs jours, mort de froid, dans un wagon à bestiaux, où on suppose qu'il avait trouvé refuge après une nuit bien arrosée dans un des bars du port. « Et toi, princesse, c'est quoi ton nom, dis? - Oh, moi...Ça dépend des soirs, et aussi de ceux qui d'mandent ! » S'il existe encore des espaces non explorés, des mondes à découvrir, le voyageur enchanté n'est pas toujours au bout de ses surprises aux frontières du réel et de l'étrange. « Heureux, qui, comme Ulysse... » ; oui, mais les autres ?
Les souvenirs sont cors de chasse Dont meurt le bruit parmi le vent. On pourrait emprunter cette merveille d'Apollinaire (Alcools) pour qualifier ces quelques paroles éteintes comme les bribes d' une aventure humaine dont le souvenir s'efface pour laisser place à une paix, somme toute, confortable. Dans leur simplicité, ces mots sont autant de balises à remonter le temps, à désigner le sens, comme un rideau qu'on soulève sur des joies, des peines, plus ou moins secrètes, un hommage à la vie qu'on n'a pas toujours su saisir avec humilité. Toutes ces banalités de notre condition, à la fois commune et unique, éphémère et intemporelle. Et puis alors, tirer sa révérence, dans la plus grande discrétion, comme un voyageur égaré, un invité qui se serait trompé d'adresse.
Venons-nous de la mer, nous y retournerons. Comme cette eau qui va, vient, roule et porte ce qui fut notre histoire. La mer, gardienne des mystères de nos vies. Une attente et sa part indicible. Parmi les bizarreries exposées ici, on remarquera l'absence de ponctuation visible, en particulier celle du point final, des passages en prose qui ne sont ainsi jamais définitifs, mais une invitation à poursuivre le voyage. Les notes éparses assemblées dans ces quelques feuillets y font parfois référence, mais ce n'est pas son véritable nom, si tant est qu'il en ait un, nous l'appellerons Dieu. Enfin nous ajouterons un zeste de sourire afin d'aérer nos châteaux de misère.