Dumitriu Petru
Dumitriu Petru
Comment croire à un Dieu, lorsque la connaissance scientifique de l'univers semble l'exclure ? Comment être chrétien, lorsque l'expérience quotidienne du mal, de la souffrance et de l'absurdité rend impossible d'aimer la création, qui n'est pas créée, et son Créateur, qui n'existe pas ? La question est posée ici avec la plus extrême âpreté intellectuelle. Cependant, ce livre n'est pas un traité de philosophie ou de théologie. C'est le récit d'une expérience religieuse vécue, concrète. Pas un mot n'est en deçà, ni au-delà de cette expérience personnelle de l'auteur. C'est la confession d'un être qui a cheminé et creusé pendant une trentaine d'années, jusqu'à l'inébranlable. Sa foi n'est pas une croyance, mais une certitude intellectuelle et une direction dans laquelle le coeur adresse sa prière. Cette foi inébranlable, d'ailleurs, Petru Dumitriu l'a constaté, est néant sans la grâce. La certitude intellectuelle, ferme comme le granit, est, sans la grâce de Dieu, aussi froide et stérile que le granit : elle est morte. Simplement, quand il est permis de prendre de l'élan, il n'est pas mauvais que ce soit à partir d'un sol ferme.
Depuis le temps des crinolines jusqu'à celui des combats de rue, voilà l'histoire de quelques "grandes familles" roumaines et plus particulièrement de la dynastie des Coziano. Le premier tome conduit le récit jusqu'à l'avant-veille de la "grande guerre" : la révolte des paysans, en 1907, annonce l'effondrement imminent de ce monde ancien qui nous est montré. Mais le roman commence un soir de 1862 et nul, parmi les invités des Coziano, ne peut prévoir, évidemment, que la jeune fille de la maison fera mourir un ministre, que la position des astres, certain 19 juillet, favorisera des amours coupables mais sera fatale à l'ordre public, que de fabuleux bijoux de famille changeront de mains en de singulières circonstances – ni que tout cela, du reste, n'aura bientôt plus aucune importance...
Dans Rendez-vous au Jugement dernier et Incognito, Petru Dumitriu tirait le bilan de son expérience des régimes totalitaires. Ici, pour la première fois, il a pris pour cadre d'un roman – écrit directement en français – l'Occident où il a trouvé refuge depuis quelques années. Cet Occident, Petru Dumitriu a choisi d'en montrer, non pas les attitudes moyennes et les situations d'équilibre, mais les régions frontières et les cas limites. Dans une métropole du Nord aux séculaires traditions marchandes, gorgée de richesses, ivre de rêves futuristes, la fascinante Annerose Brandt et ses amis vont atteindre un point critique de leur existence, un de ces moments où la vie devient destin ; où l'on doit, pour tirer toutes les conséquences de ce que l'on est, faire un saut périlleux – aux confins du néant peut-être, de l'inconnu sûrement. Aller jusqu'au bout, cela peut signifier bien des choses, selon le point de départ : la jouissance érotique pour celui-ci, l'appel vers la sainteté pour celui-là ; pour tel autre, la volonté de puissance, ou encore le plus absolu nihilisme. En tout cas, cela provoque des éclats. Le milieu d'armateurs et de banquiers où se déroule l'histoire, puis la ville toute entière vont être secoués par ces déflagrations en chaîne. D'heure en heure, la tension croît : une grève naît, s'étend, désorganisant la vie quotidienne ; des attentats inexplicables se succèdent ; des politiques changent de ses et des firmes de propriétaires. Dans ce monde chauffé à blanc, où la venue d'un chanteur à la mode prend figure de manifestation surnaturelle, où de simples régates se transforment en conflit mythologique, Axel, Annerose, Octavio, Manfred se débattent, se combattent, s'abattent, s'aiment ou se déchirent. Il y aura beaucoup de vaincus. Il n'y aura peut-être que des vaincus. Ou peut-être seulement des vainqueurs...
Le lieu : en Sardaigne, un village isolé, immobile, au bord de la mer. Des maisons frustes au creux d'un ravin ; et sur la colline une grande demeure et ses vignes maigres. Une terre aride, un soleil implacable. Les personnages : des bergers, des paysans et des pêcheurs. Enfermés dans leurs dialectes, étrangers les uns aux autres. Dans la grande maison, plus étrangers encore, Carl-Gustaf Enquist, un brillant archéologue suédois, retiré là depuis une dizaine d'années avec sa femme, Freya, dangereusement belle et indifférente et leur fils Mikaël. Retraite étrange, passive, interrompue seulement par la visite chaque été d'un ancien élève d'Enquist – celui qui parle ici. L'action : dès son arrivée au village, le narrateur a ressenti un malaise. Personne n'est venu, comme à l'accoutumée, l'attendre. A mots couverts, mensongers sans doute, les paysans évoquent les "événements". Dans la maison en désordre, Carl-Gustaf est seul, plongé dans l'inconscience d'un coma éthylique. Autour de lui, des feuillets épars : la lettre d'adieux de Mikaël à son père, un message délirant de Carl-Gustaf à sa femme. Le narrateur commence à lire, et dans sa mémoire les souvenirs – images, répliques, indices presque insignifiants – se lèvent, répondent aux textes déchiffrés ou les éclairent. Le drame naît (renaît) et se déploie depuis ses premiers signes, lointains et flous, jusqu'à sa résolution fatale. Sous le regard, semble-t-il, de ces divinités archaïques dont Carl-Gustaf aimait le sourire impénétrable. Petru Dumitriu rompt ici avec les décors baroques et les troubles intrigues de l'Europe occidentale. Le lieu est en marge de l'Histoire, l'action respecte l'unité de temps tragique et, dans la clôture du cercle familial, les êtres ne connaissent plus que des passions élémentaires – innocentes et coupables. Un récit dépouillé, exposé dans une lumière crue qui dévoile nos ténèbres essentielles et qui tient le lecteur dans un suspense violent et cruel.
Tout aussi mouvementé que Bijoux de famille, premier volume de cette "saga" roumaine, Les plaisirs de la jeunesse suit les membres de la famille Coziano depuis le début de la première guerre mondiale jusqu'aux derniers jours de la seconde. Avec une verve féroce, mais non sans tendresse, Petru Dumitriu nous fait entrer dans le monde des "Boyards". Tandis que commencent à tomber les héros du mouvement révolutionnaire qui commence à gronder, Ghighi Duca, conspirateur déçu, s'abandonne à la cocaïne ; Dim Coziano connaît l'amour fou ; Seban Romano cherche avec passion la "Méthode de Léonard de Vinci" ; Elvire, héritère insatisfaite des "Bijoux de famille", se prépare à devenir reine sans couronne de Roumanie. Maître à penser et aventurier politique, Fanica Nicoulesco vise plus haut encore... Dans l'atmosphère fiévreuse de la débâcle militaire, d'étranges marchés sont conclus : l'honneur d'Ida Gherson coûte près de cent millions à son père ; un rabbin galicien est troqué contre vingt tonnes d'or... La vieille société s'écroule : déjà, il faut penser à se faire une place dans celle qui va surgir, entrer dans les rangs des "nouveaux" boyards.
Premier roman écrit par Petru Dumitriu depuis son exil en Occident au début de 1960, Rendez-vous au Jugement dernier a pour thème le regel qui, dans tous les pays de l'Est, a fait suite à l'insurrection de Hongrie. Une nouvelle faune "polaire" apparaît, tandis que sont refoulées dans l'anonymat, le désespoir ou la mort, les espèces que le dégel avait libérées. Une série de mutations tragiques s'opèrent, sous les dehors d'une suite de "figures" surprenantes – ballet de cour ou meurtre rituel ? – réglées, en tout cas, pa rune étiquette impérieuse. Avec ses fastes et des amours, ses prébendes et ses disgrâces, ses pompes et ses crimes, l'univers des nouveaux boyards est ici décrit de la même plume sarcastique et passionnée qui peignait celui des anciens boyards dans Bijoux de famile et Les plaisirs de la jeunesse. Mais rendez-vous au Jugement dernier est aussi l'histoire du narrateur lui-même, qui choisit l'évasion et la souffrance pour sauver une image de son monde et de son temps.