Yves Saint-Gerard
Yves Saint-Gerard
Le phénomène de « zombification » a fait l'objet de nombreuses hypothèses. Attribué d'abord à l'imagination fertile du peuple haïtien, il suscite depuis les années soixante la curiosité de prestigieux organes de presse. Un médecin haïtien, le docteur L. Douyon, un clinicien canadien, le docteur N. Kline, et le botaniste américain W. Davis avaient reconnu dans la tetradotoxine une substance chimique susceptible d'induire une paralysie du système nerveux : tentative d'explication scientifique d'un phénomène à perspective purement magique. Yves Saint-Gérard, lui-même médecin, a fait place dans son ouvrage à l'ensemble de ses observations et réflexions cliniques, psychosociales, culturelles, qui ne sauraient éliminer toutes contradictions et lacunes. Les composantes médicales, sociales et politiques du phénomène se trouvent ainsi intégrées dans une synthèse qui tient compte des faits et des mythes, et dans une réalité que l'auteur refuse obstinément de parceller afin de vulgariser sans simplifier, d'approfondir sans dérouter. La clarté de l'exposé et le sérieux de la documentation soutiennent et stimulent à tout moment l'effort de compréhension. Le lecteur parvient ainsi à dissocier les zombis-esclaves ou morts vivants des zombis-symboles ou fantômes, distinction essentielle qui remet en cause le processus identificatoire post-colonial.
Haïti, perle des Antilles, pays du chant et de la danse, pour beaucoup un paradis sur terre, est aussi un exemple tristement classique de « mal développement », et un véritable enfer pour la grande majorité de sa population, qui vit dans des conditions d'extrême misère et endure des souffrances à la fois physiques et psychiques. Après quelques chapitres - consacrés à la géographie et à l'histoire - Yves Saint-Gérard nous donne un panorama complet et détaillé de la culture haïtienne, dans tous ses aspects, y compris le vaudou et le phénomène zombi. Ayant analysé ensuite l'état politique, économique et social d'Haïti, les modes de vie, les occupations, les travaux, l'habitat, les coutumes alimentaires des populations haïtiennes - dont une énorme majorité vit dans des conditions abominables - l'auteur étudie longuement les principaux problèmes du mal développement, et des troubles de l'identité culturelle en Haïti. Le Docteur Saint-Gérard ne se contente pas de faire un bilan : il propose des solutions, qui devraient permettre de remédier à ces problèmes, et de favoriser - leur identité culturelle retrouvée - l'émancipation et l'épanouissement des Haïtiens.
Depuis l'Indépendance, en janvier 1804, il y a donc 180 ans, la classe dirigeante d'Haïti n'a manifesté aucune volonté de rupture politique, économique et sociale avec le passé colonial et, ce faisant, a laissé le pays s'enliser dans ce qu'il est permis d'appeler le mal développement. Ainsi, le peuple haïtien est sans cesse confronté à des conditions de vie infrahumaines - 75 % de la population, en 1982, vivaient dans une pauvreté absolue - qui ont, en particulier, de terribles conséquences sur la santé des individus. La malnutrition chronique, la misère physique et morale, des conditions de vie et d'hygiène déplorables, la tuberculose, le paludisme, les parasitoses intestinales, pour ne citer que les principales maladies, favorisent peu à peu la déchéance physiologique d'une large part de la population. Après avoir étudié les diverses pathologies qui atteignent les Haïtiens et en font, selon lui, une population foncièrement malade, le Docteur Saint-Gérard dresse un bilan de la situation médicale critique d'Haïti. Il n'oublie pas d'étudier aussi la médecine et les médecins traditionnels, et nous livre à ce propos des pages remarquables sur le vaudou, qu'il considère comme « un des piliers du régime féodalo-colonial haïtien », et sur le phénomène zombi. Étudiant ensuite longuement le SIDA, dont Haïti a paru à beaucoup comme un foyer majeur, le Docteur Saint-Gérard développe le thème selon lequel, au delà des cas de « véritable » SIDA, qui seraient le salaire d'une prostitution masculine, il existe probablement une « entité » d'immuno-déficience induite ou provoquée par l'état pathologique chronique, déplorable, de larges couches de population. En d'autres termes, le SIDA-« nouvelle maladie » masquerait d'autres formes d'immuno-dépression acquise. Et l'auteur en profite pour démonter - et dénoncer - l'exploitation raciste qui a été faite, en divers lieux, de cette assimilation Haïti = SIDA. Enfin, le Docteur Saint-Gérard développe un projet très cohérent et très complet, pour une conception nouvelle de la médecine en Haïti, faisant une large place à la médecine préventive, au développement de l'hygiène, et à l'amélioration de l'alimentation. Il pense cependant, que la réalisation de ce projet est étroitement conditionnée par une nécessaire modification des réalités socio-économiques et politiques. Selon lui, la santé se définissant comme « un état de bien-être à la fois physique, moral, et social », il ne saurait y avoir de politique nouvelle, dans le domaine de la santé en Haïti, si l'un des trois aspects de ce bien-être était négligé. Or, sans illusion, le Docteur Saint-Gérard ne pense pas que la classe politique traditionnelle - plus particulièrement la dynastie duvaliériste et ses Tontons-Macoutes, qui contribuent à zombifier les Haïtiens - puisse améliorer les conditions de vie en Haïti.