Yves Charpentier
Yves Charpentier
Un philtre magique, un amour interdit, une fin tragique : Tristan et Yseut de Thomas, composé vers 1170, reste l’une des plus grandes tragédies médiévales.
Tristan est obnubilé par le temps. Hélène par l'espace. Leurs axes se croisent, mais sans jamais se confondre. Alors Hélène quitte Tristan. Lui, la quarantaine, est cadre spécialisé dans les commémorations. Célébration du passé collectif et invasion irrésistible du passé intime, c'est-à-dire de la mort : sa conscience maladive du temps l'empêche de vivre. Elle, c'est la vie qui s'en va, qui rajeunit toujours, qui échappe aux repères, qui s'évade d'elle-même. Distancés par la vie, au moment de disparaître, ils peuvent se retrouver dans l'intimité de l'écriture - une écriture dont la beauté classique scande les heures du récit, dont la musicalité transforme le temps en tempo.
" Tout aurait pu rentrer dans l'ordre, tout comme avant. Les autres auraient pu continuer à ricaner, ce pauvre Rabout [...] il rêve toujours de changer de portefeuille et même d'une promotion, [...] pourquoi pas chef de bureau tant qu'on y est. Mais là-dessus nouvelle convocation de Lavaut, exaspéré de perdre tout ce temps à mon sujet, me faisant attendre des heures puis déboulant dans le secrétariat, lâchant dans une bouffée de cigare : le Ministre a lu votre compte-rendu figurez-vous, ce n'était pas prévu, une erreur de transmission. [...] Il me dévore de ses yeux terribles, puis d'une voix doucereuse, menaçante : en tout cas il l'a lu c'est un fait et m'a demandé de vous féliciter du résultat. Le Ministre, moi ? Non pas encore Rabout, vous n'êtes pas encore Ministre, pas que je sache, au revoir Rabout. Trois jours plus tard c'était la lettre qui suivait, celle dont je ne me remettrai pas, la lettre venue d'en haut, à mon nom, Rabout grisé d'honneur et d'émotion, la lettre signée personnellement par le Ministre, en personne oui, en personne. "