Vincent Pieri
Vincent Pieri
Dans chaque recueil de la collection Fidelio, cinq auteurs contemporains racontent leurs premiers émois littéraires avec l'écrivain qui a changé leur vie : ici, cinq classiques français du XIXe siècle. François Taillandier se souvient de sa découverte émerveillée de Balzac à l'âge où ses camarades se passionnaient pour le football. Sigolène Vinson raconte comment Victor Hugo a nourri son adolescence dans la corne de l'Afrique. Valentine del Moral nous évoque un Zola intime, comme elle parlerait d'un ami. Vincent Pieri s'interroge sur l'amour déraisonné qu'il éprouve pour Flaubert. Emmanuelle de Boysson, enfin, prétend avoir parlé à un certain Henri Beyle sur les bords du lac de Côme : le spectre de Stendhal ?
Depuis ses treize ans, la voix est là, en sourdine ; elle le frôle, le pénètre, se tapit au creux de ses entrailles, hante ses rêves, ses pensées. Un jour, il ne l'entend plus, il l'imagine dans un autre corps, enfin ; le lendemain, elle revient, il la sent rôder. Quelques mois de répit, l'illusion d'en avoir réchappé et elle se manifeste avec la rancune d'une maîtresse jalouse, menaçant de le plonger dans la folie. Jean est violoncelliste et joue dans les plus grands orchestres. Il entend en permanence une voix étrange et sublime, une voix qui le comble par sa perfection, l'obsède par sa présence entêtante et le transporte dans des crises violentes... Son ami Nathanaël, un luthier, intervient alors et l'envoie vers le Sud, à la rencontre d'un obscur gitan, un certain Manuel d'Algirdas, qui pourrait l'apaiser. Seul, Jean part à la recherche de ce guérisseur connu de tous et si difficile à trouver, à la découverte d'un monde singulier, inquiétant et fascinant, avec ses codes sévères, ses rituels impénétrables.
«Je ne sais pas comment ça a commencé, notre histoire, cet amour déraisonné que j'ai pour ton verbe, tes images, la forme alanguie de chacune de tes phrases, ce culte que je te voue et qui m'a conduit à entreposer ton portrait au centre de ma bibliothèque, juste en dessous de mon vénéré grand-père. Non, vraiment, Gustave, je ne sais pas. Comme toutes les passions, j'imagine. Par hasard et parce qu'il le fallait. Mais dans cet épais mystère, je garde une certitude. Une seule. À travers les âges, à travers la pierre tombale qui te recouvre et sous les vers qui te dévorent, tu me vois, tu sens cet amour, cette admiration béate et, prenant une profonde respiration dans l'air vicié, tu pars d'un immense éclat de rire, moqueur. » Vincent Pieri L'auteur : Vincent Pieri est l'auteur d'un essai, "Enfants du Mékong" (2008) et de deux romans, "Station Rome" (2013) et "La voix intérieure" (2016), publiés au Mercure de France. La collection Duetto : un écrivain en raconte un autre.
Dans quatorze minutes, je suis dehors, sans argent, et je n'ai plus qu'une cigarette. Il va falloir renflouer les caisses, aller faire la manche. La corvée. Récupérer une quinzaine d'euros : cinq pour les clopes, sept pour ce soir et trois pour demain. Je déteste mendier. Ce n'est pas tant le geste, la position humiliante qui me gêne. Non, ça, on s'y fait, avec le temps. Mais les regards... Mauvaise humeur, haine, pitié écoeurante, terreur, tous les sentiments les plus dégueulasses y passent. Ce qui m'atteint le plus, c'est cette indifférence feinte, ce coup d'oeil rapide, en coin, avant d'accélérer le pas, cette peur de me regarder dans les yeux, comme un des leurs. À Paris, au coeur de l'hiver, un clochard écrit son journal : il raconte ses journées et ses nuits, les passants indifférents, les humiliations et les petites victoires quotidiennes contre le froid, la faim, contre les autres aussi... Vivre dans la rue est une lutte de tous les instants. Sur le quai de la station Rome où il a ses habitudes, parmi tous les visages qui défilent devant lui et qui ne le voient pas, il remarque celui d'une jeune femme, qu'il se met à guetter tous les jours. Pour le simple plaisir de la voir passer, mais aussi parce qu'elle lui rappelle une troublante violoncelliste qu'il a connue par le passé. Car, à trente-sept ans, cet homme a eu une vie avant d'être SDF... Très actuel, porté par une langue tour à tour crue et poétique, Station Rome est un roman âpre et dense.
Dans quatorze minutes, je suis dehors, sans argent, et je n'ai plus qu'une cigarette. Il va falloir renflouer les caisses, aller faire la manche. La corvée. Récupérer une quinzaine d'euros : cinq pour les clopes, sept pour ce soir et trois pour demain. Je déteste mendier. Ce n'est pas tant le geste, la position humiliante qui me gêne. Non, ça, on s'y fait, avec le temps. Mais les regards... Mauvaise humeur, haine, pitié écoeurante, terreur, tous les sentiments les plus dégueulasses y passent. Ce qui m'atteint le plus, c'est cette indifférence feinte, ce coup d'oeil rapide, en coin, avant d'accélérer le pas, cette peur de me regarder dans les yeux, comme un des leurs. À Paris, au coeur de l'hiver, un clochard écrit son journal : il raconte ses journées et ses nuits, les passants indifférents, les humiliations et les petites victoires quotidiennes contre le froid, la faim, contre les autres aussi... Vivre dans la rue est une lutte de tous les instants. Sur le quai de la station Rome où il a ses habitudes, parmi tous les visages qui défilent devant lui et qui ne le voient pas, il remarque celui d'une jeune femme, qu'il se met à guetter tous les jours. Pour le simple plaisir de la voir passer, mais aussi parce qu'elle lui rappelle une troublante violoncelliste qu'il a connue par le passé. Car, à trente-sept ans, cet homme a eu une vie avant d'être SDF... Très actuel, porté par une langue tour à tour crue et poétique, Station Rome est un roman âpre et dense.