Suzanne Riviere
Suzanne Riviere
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.
Madame Marcellin, descendant au jardin, le frôla au passage, en venant chercher son éventail oublié. Cet éventail - semé de perroquets écarlates et de roses bleues - et le "comomodore", étaient les deux signes particuliers de l'opulente Isabelle. Le commodore, énorme médaillon-broche, serti de gros diamants étincelants, épinglé sur sa vaste poitrine. Un souvenir de famille, dû à un miniaturiste anglais - la grand-mère de Marcellin était anglaise - et qui représentait, à mi-corps, un superbe major de l'armée des Indes, rouge de teint, de poil, de cheveux, sanglé dans une tunique écarlate. Léo lui lança un regard en biais. C'était celle-là, si grosse dans sa robe vert saule, où le commodore faisait l'effet d'un coquelicot dans un pré, qui s'avisait de taper sur ses favoris... parce qu'elle les jalousait... sûrement...
Muette, appuyée contre le mur du parloir, droite, immobile, elle ressemblait à un automate. Un automate qui versait de grosses larmes lourdes, silencieuses, ces larmes qui semblent ne jamais devoir tarir. [...] Dans la petite pièce silencieuse où elle pleurait, sa vie semblait suspendue...
Au mur, plusieurs tableaux : paysages du cru sans doute, et trois portraits d'assez belle venue, révélant le pinceau d'un artiste. Mais, chose curieuse : trois portraits de la même jolie jeune fille ou jeune femme, parée du même ruban de velours drapé et roulé parmi les boucles brunes, légèrement touchées d'or fauve... Mêmes francs yeux couleur de châtaigne sous les minces sourcils noirs arqués. Bouche à demi déclose par un sourire d'enfant. Seule le ruban variait : ici, cerise ; là, émeraude ; le dernier, orange, couleur de feu. Le long cou mince émergeait d'une robe de taffetas framboise, décolletée en rond sous une collerette de précieuse dentelle d'argent. Le médaillon-broche, rond, cerclé d'or et de perles fines, très caractéristique - comme la toilette et la coiffure - évoquait invinciblement le Premier Empire, peut-être le Consulat... une aïeule, probablement, cette jeune femme, trisaïeule même sans doute, des propriétaires de Maison-Rose.
Sur la place, les paysans qui, partant pour un marché voisin, alignaient leurs camionnettes devant l'auberge-relais des cars, se rassemblèrent brusquement en un groupe compact, toutes les têtes tournées vers le haut de la grand-rue, la seule, là où elle rejoignait la route grimpant vers la montagne, et où l'église, toute grise, arborait fièrement son beau coq neuf, brillant au soleil. Ce n'était pourtant pas leur église et son étincelant Chantecler qui attiraient ainsi les regards des villageois, mais une longue auto noire, descendant lentement de la colline, et dont les notes du klaxon résonnaient sinistrement dans l'air matinal. Une ambulance ? murmura l'aubergiste sortant sur le pas de sa porte. Oui, ma foi ! Qu'est-ce que c'est ? Un vieux berger qui entrait, descendant du Val-d'en-Haut, hocha la tête : "Du grave, père Gérard ! Un coup de bandit... d'assassin ! La pauvre Madame Clarella..."