Serge TCHERKÉZOFF
Serge TCHERKÉZOFF
Critique et constructif à la fois, l'ouvrage critique le traitement classique des classifications dualistes (droite/gauche, masculin/féminin, noir/blanc, pur/impur...) et présente une perspective nouvelle à partir d'un exemple ethnographique africain très développé emprunté aux Nyamwezi et d'une reconsidération de cas classiques (africains, chinois, nord-américains). Dans l'essai de Robert Hertz au début de ce siècle, et de façon plus rigide encore de nos jours chez Rodney Needham et ses associés, le système classificatoire d'une société, si éloignée soit-elle du type moderne, est vu dans des catégories logiques qui relèvent de la pensée classique et moderne : non-contradiction, égalité des termes, rationalité du discours linéaire. On n'aboutit ainsi à des listes dichotomiques qu'arbitrairement et moyennant de nombreuses contradictions. A cette logique atomique Serge Tcherkézoff oppose une logique du tout, une logique hiérarchique qui, d'une part, privilégie le système idéologique et rituel global, de l'autre, se caractérise par la distinction de niveaux de représentation et d'expérience dont la gradation tolère et même prescrit la contrariété. A une plate dichotomie est ainsi substituée une figure multidimensionnelle, épaisse, vivante, dont l'unité est en même temps vigoureusement affirmée.
Bien des écrits ont été consacrés aux mahu et raerae de Tahiti, et à leurs homologues dans d'autres archipels polynésiens : des personnes nées garçon mais voulant vivre en fille, souvent qualifiées de « transgenres », « hommes féminins » ou même de « troisième sexe ». Cette littérature, qui entend tout expliquer aujourd'hui par « l'homosexualité », prend ses racines dès les récits de voyage du XVIIIe siècle (Tahiti, Hawaï), avant de s'élargir à l'ensemble de la Polynésie. Serge Tcherkézoff, familier de la région et de certaines thématiques liées à la sexualité et au genre, examine ces visions occidentales, depuis l'invention du « troisième sexe » jusqu'à aujourd'hui. Il déconstruit les stéréotypes accumulés, et avec beaucoup d'empathie et une connaissance du terrain à Samoa, il replace les transgenres dans le tissu des relations sociales, sans oublier les « femmes masculines » toujours passées sous silence. Serge Tcherkézoff est anthropologue (co-fondateur du CREDO [AMU-CNRS-EHESS], associé UPF [MSH-P] et ANU). Ses travaux (une dizaine d'ouvrages) rassemblent les résultats d'enquêtes de terrain (Samoa) et une critique à la fois des inventions occidentales de « la Polynésie » (une pseudo-géographie des « races », les mythes de « la Vahiné » ou de « l'homosexualité ») et des incompréhensions (les hiérarchies sociales, la violence dans les « premiers contacts », les parcours de vie « transgenres »).
Cet ouvrage analyse le fameux débat Mead - Freeman qui a agité le monde anglophone. Pour l'australien Derek Freeman, ancien anthropologue social ayant enquêté à Samoa puis devenu féru d'éthologie (spécialiste du monde animal) l'erreur de Margaret Mead serait d'avoir cru à l'existence de valeurs culturelles alors que la sexualité ne relève que de la nature. Au contraire, on verra ici avec le cas samoan qu'il y a bien une détermination culturelle de la sexualité : l'obsession du tout biologique a conduit à négliger le rôle du mythe occidental. Selon Freeman les seuls faits discutables sont ceux que l'expérience peut soumettre aux épreuves de vérité, l'auteur montre au contraire la validité d'une certaine démarche interprétative en ethnologie. D'autre part Freeman soutenait que M. Mead aurait été tropée par les jeunes femmes samoanes qui auraient inventé des récits de liberté sexuelle pré-maritale. En réalité les notes de Mead montrent qu'elle fut surtout influencée par le discours des hommes samoans. Ce discours souligne la valeur de quête sexuelle chez les jeunes hommes, ce qui n'a rien à voir avec une "liberté sexuelle" des deux sexes, mais Mead n'avait pas fait la différence. Il manquait en réalité à tout ce débat une analyse contrastée des représentations samoanes masculines et féminines de la sexualité.
La découverte de Tahiti (1767-69), les récits des voyageurs inventèrent une société où les jeunes femmes auraient eu pour règle de pratiquer lamour libre et même de le faire en public. Le discours fut un point de vue masculin centré sur lEurope, dissertant sur les variétés humaines et les couleurs de peau, mais aussi sur la supposée nature universelle des femmes. La vie publique, chez les aristocrates et chez les imprimeurs de Paris et de Londres, fut une course au sensationnel, à coup de rumeurs et de publications fantaisistes. Surtout la réécriture du journal de bord en un récit officiel offert au roi a tout brouillé. En retournant aux journaux de bord, on entrevoit la face demeurée cachée de ce que furent les premiers contacts entre les Tahitiens et les Européens. Les femmes qui vinrent au devant des visiteurs étaient de très jeunes filles; loin de sourire, elles tremblaient de peur, puis jouaient en pleurant un rôle imposé par les adultes. Lamour navait rien à faire dans ces scènes. Et les danses présentées navaient rien dérotique. Les récits européens nont pas seulement exagéré, ils ont tout déformé. Depuis deux siècles, la vision européenne de la Polynésie traditionnelle repose sur une immense méprise. Ce livre restitue ce qui sest réellement passé sur les rivages de Tahiti. Il reprend aussi tout le dossier des interprétations concernant les postures et la nudité dans la danse polynésienne, ainsi que le malentendu occidental sur la place de la sexualité dans la culture. Mais comment a-t-on pu se tromper à ce point ?
Polynésie, Mélanésie... mais aussi Australie, Micronésie : on ignore souvent que le découpage actuel de lOcéanie résulte dune théorie raciste des «couleurs de peau», élaborée en France au début du XIXe siècle et préparée par des siècles dinterrogations européennes sur la présence des «Nègres du Pacifique». Cest aussi lhistoire dun regard européen-masculin qui admira bien plus les femmes polynésiennes que les femmes des «îles noires» (Mélanésie). En rassemblant les divers traités français (ainsi que le traité anglais de J.R. Forster de 1778) qui ont prétendu donner une classification des peuples du Pacifique, en retraçant lorigine des appellations savantes, ce livre propose une histoire générale et une déconstruction des visions européennes, raciales et sexistes, sur la nature physique et morale de ces peuples, entre les XVIe et XXe siècles. Cet examen permet aussi de sinterroger sur lhistoire générale du racisme européen, en suivant le bouleversement qui sest produit à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, quand le naturalisme a laissé la place à la «zoologie» et lhumanisme au racisme moderne.