Roubaud Jacques
Roubaud Jacques
" J'avais trouvé ce mot : Mathématique. Il m'avait offert, croyais-je, une vie nouvelle. Grâce à lui, grâce à elle, une vita nova allait commencer, s'ouvrir pour moi. J'avais ensuite conclu à une illusion. " C'est sur sa vie de mathématicien que revient Jacques Roubaud au long de ce livre, troisième volume ou troisième "branche" d'une oeuvre autobiographique dont Le Grand Incendie de Londres (1989) et La Boucle (1993) constituaient les premiers volets. Sur la vie nouvelle que représentait pour l'auteur, au commencement de ses études, "la mathématique", "masse impossible à saisir dans sa totalité". De la vie nouvelle qui s'ouvrit, au milieu des années cinquante, devant une génération d'étudiants en mathématiques témoins de ce que Jacques Roubaud appelle ici "le coup d'Etat du Général Bourballi". Enfin, d'un autre choc, presque contemporain du premier: l'explosion de la première bombe atomique française.
En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui, conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant plus de vingt ans le projet de mon existence. Mon intention initiale était d'accompagner la réalisation de ce Projet d'un récit, un roman qui, sous le vêtement d'une transposition dans l'imaginaire d'événements inextricablement mélangés de réel, en aurait marqué les étapes, dévoilé ou au besoin dissimulé les énigmes, éclairé la signification. Le Grand Incendie de Londres - tel était le titre qui s'était imposé à moi depuis un rêve, peu de temps après la décision vitale qui m'avait conduit à concevoir le Projet - aurait eu une place singulière dans la construction d'ensemble, distinct du Projet quoique s'y insérant, racontant le Projet, réel, comme s'il était fictif, donnant enfin à l'édifice du Projet un toit qui, comme ceux des demeures japonaises débordant largement des façades et s'incurvant presque jusqu'au sol, lui aurait assuré l'ombre nécessaire à sa protection esthétique. Il n'en a pas été ainsi.
" Si je dois mourir très bientôt, que faire? c'est-à dire : comment occuper mes jours? quels travaux achever? " A cette question, Mr Goodman, chimiste de profession, " vieil arni " et double probable de l'auteur, décide de répondre en s'attelant au problème du temps. " Et où mieux débusquer l'expérience du temps vécu que dans des récits de vies de toutes sortes, de toutes époques et de tous endroits? Il lut, lut et lut; relut; prenant des notes dans de grands cahiers; il relisait parfois ce qu'il avait ainsi recueilli dans ses écritures; et un jour il se dit que lire et tracer ne suffisaient pas; pour mieux saisir le sens de ce qu'il avait ainsi engrangé, il fallait l'ordonner, le réfléchir, le mettre en forme ; en somme, il fallait raconter." De Diogène d'Oenoanda, philosophe de l'Antiquité, au poète Constantin Cavafy; de Jaufre Rudel de Blaye, amoureux de la comtesse de Tripoli, à Merril Moore, homme "capable de commencer et de terminer un sonnet dans sa voiture, en attendant que le feu passe au vert". Par exemple.