Roberto Calasso
Roberto Calasso
« Baudelaire s'est trouvé vivre au carrefour de la Grande Ville, qui était le carrefour de Paris, qui était le carrefour de l'Europe, qui était le carrefour du XIXe siècle, qui était le carrefour d'aujourd'hui. Ce n'est qu'à travers lui que nous en prenons conscience. On se demande pourquoi. C'est à cause du formidable écart entre son intelligence et ce qui l'entourait. Une intelligence d'un nouveau genre, fondée sur les nerfs. Mis à nu, les nerfs étaient le nouveau sensorium, le dernier fond - labile - sur lequel s'appuyer. En même temps que le regard. Le regard de Baudelaire n'a pas subi les outrages du temps. Il n'a pas été terni, rien ne l'obscurcit. Pour ceux qui le suivent, comme une lueur intermittente, se révèlent des barrières de corail, des tunnels sans fin, des réseaux de ruelles. Ils constituent le paysage de ses années, qui continue de s'étendre jusqu'à aujourd'hui - et au-delà. » Roberto Calasso Cet essai résulte des décennies de fréquentation de l'oeuvre de Baudelaire par le grand lettré qu'est Roberto Calasso. Au travers d'une lecture intime du texte, mais aussi de la connaissance des multiples récits, correspondances de l'auteur, Roberto Calasso a atteint une expertise peu égalée de l'oeuvre de Baudelaire. Pour célébrer le bicentenaire de la naissance du poète, à l'invitation du musée d'Orsay et des Belles Lettres, il s'est replongé dans ses lectures, pour en extraire des leçons sur ce qui fait la radicale irréductibilité de l'oeuvre de Baudelaire, de sa sensibilité et de sa conception du monde.
De quoi parlent les histoires de Kafka? Après avoir reçu d'innombrables réponses, la question continue de susciter une sentiment de vive incertitude. S'agit-il de rêves? D'allégories? De symboles? S'agit-il d'événements qui arrivent tous les jours? Les nombreuses solutions qui ont été proposées ne parviennent pas à éliminer le soupçon que le mystère reste encore intact. Ce livre ne se propose pas de dissiper ce mystère mais de permettre qu'il soit ' éclairé par sa propre lumière ', comme l'écrivit une fois Karl Kraus. C'est pourquoi Roberto Calasso essaie de se mêler au cours, au mouvement tortueux, à la physiologie de ces histoires, en rencontrant au fur et à mesure les questions les plus élémentaires. Comme, par exemple : qui est K.?
De quoi parlent les histoires de Kafka? Après avoir reçu d'innombrables réponses, la question continue de susciter une sentiment de vive incertitude. S'agit-il de rêves? D'allégories? De symboles? S'agit-il d'événements qui arrivent tous les jours? Les nombreuses solutions qui ont été proposées ne parviennent pas à éliminer le soupçon que le mystère reste encore intact. Ce livre ne se propose pas de dissiper ce mystère mais de permettre qu'il soit ' éclairé par sa propre lumière ', comme l'écrivit une fois Karl Kraus. C'est pourquoi Roberto Calasso essaie de se mêler au cours, au mouvement tortueux, à la physiologie de ces histoires, en rencontrant au fur et à mesure les questions les plus élémentaires. Comme, par exemple : qui est K.?
En traversant la Bible d'un bout à l'autre, ce livre raconte une histoire qui commence avant Adam et s'achève après nous, comme un monde en soi. Un monde où un homme, prénommé Saül, peut devenir le premier roi d'un peuple car son père l'a envoyé chercher quelques ânesses égarées. Où la reine d'un ancien royaume africain conduit pendant trois ans une caravane pleine de jeunes hommes et femmes vêtus de pourpre, mais aussi d'animaux et d'épices en quantité, pour répondre à l'invitation du roi de Jérusalem et lui poser certaines questions. Et où un autre homme, Abraham, entend ces mots d'une voix divine : "Quitte ton pays, ta patrie et la maison de ton père pour le pays que je t'indiquerai." Des mots qui résonnent dans toute la Bible, l'histoire d'un détachement et d'une promesse, suivis d'autres détachements et de nouvelles promesses. Le livre de tous les livres est la dixième partie de la grande oeuvre construite par Roberto Calasso et commencée par La ruine de Kasch. Dans cet opus, de nombreuses figures de la Bible émergent sous un jour nouveau, souvent étonnant et inquiétant, comme l'est en effet et - plus que tout autre - le livre d'où elles proviennent.
En traversant la Bible d'un bout à l'autre, ce livre raconte une histoire qui commence avant Adam et s'achève après nous, comme un monde en soi. Un monde où un homme, prénommé Saül, peut devenir le premier roi d'un peuple car son père l'a envoyé chercher quelques ânesses égarées. Où la reine d'un ancien royaume africain conduit pendant trois ans une caravane pleine de jeunes hommes et femmes vêtus de pourpre, mais aussi d'animaux et d'épices en quantité, pour répondre à l'invitation du roi de Jérusalem et lui poser certaines questions. Et où un autre homme, Abraham, entend ces mots d'une voix divine : "Quitte ton pays, ta patrie et la maison de ton père pour le pays que je t'indiquerai." Des mots qui résonnent dans toute la Bible, l'histoire d'un détachement et d'une promesse, suivis d'autres détachements et de nouvelles promesses. Le livre de tous les livres est la dixième partie de la grande oeuvre construite par Roberto Calasso et commencée par La ruine de Kasch. Dans cet opus, de nombreuses figures de la Bible émergent sous un jour nouveau, souvent étonnant et inquiétant, comme l'est en effet et - plus que tout autre - le livre d'où elles proviennent.
Il fut une époque où, si l'on rencontrait d'autres êtres, on ne savait pas avec certitude s'il s'agissait d'animaux ou de dieux ou de seigneurs d'une certaine espèce ou de démons ou d'aïeux. Ou simplement d'hommes. Un jour, qui dura plusieurs milliers d'années, Homo fit quelque chose que nul autre n'avait encore jamais tenté. Il commença à imiter ces animaux qui le poursuivaient : les prédateurs. Et il devint chasseur. Ce fut un long processus, bouleversant et irrésistible, qui laissa des traces et des cicatrices dans les rites et dans les mythes, ainsi que dans les comportements, se mêlant avec quelque chose qui, dans l'ancienne Grèce, fut appelé "le divin", tò theîon, différent mais présupposé par le sacré et par le saint et précédant même les dieux. De nombreuses cultures, éloignées dans l'espace et dans le temps, associèrent quelques-uns de ces événements, dramatiques et érotiques, à une zone du ciel, entre Sirius et Orion : le lieu du Chasseur Céleste. Ses histoires sont tissées dans ce livre et se déploient dans de multiples directions, du Paléolithique à la machine de Turing, en passant par l'ancienne Grèce et l'Égypte et en explorant les connexions latentes à l'intérieur d'un même territoire impossible à circonscrire : l'esprit. Le Chasseur Céleste est la huitième partie d'une oeuvre en cours commencée en 1983 avec La ruine de Kasch et poursuivie avec Les noces de Cadmos et Harmonie, Ka, K., Le rose Tiepolo, La Folie Baudelaire et L'ardeur.
Il fut une époque où, si l'on rencontrait d'autres êtres, on ne savait pas avec certitude s'il s'agissait d'animaux ou de dieux ou de seigneurs d'une certaine espèce ou de démons ou d'aïeux. Ou simplement d'hommes. Un jour, qui dura plusieurs milliers d'années, Homo fit quelque chose que nul autre n'avait encore jamais tenté. Il commença à imiter ces animaux qui le poursuivaient : les prédateurs. Et il devint chasseur. Ce fut un long processus, bouleversant et irrésistible, qui laissa des traces et des cicatrices dans les rites et dans les mythes, ainsi que dans les comportements, se mêlant avec quelque chose qui, dans l'ancienne Grèce, fut appelé "le divin", tò theîon, différent mais présupposé par le sacré et par le saint et précédant même les dieux. De nombreuses cultures, éloignées dans l'espace et dans le temps, associèrent quelques-uns de ces événements, dramatiques et érotiques, à une zone du ciel, entre Sirius et Orion : le lieu du Chasseur Céleste. Ses histoires sont tissées dans ce livre et se déploient dans de multiples directions, du Paléolithique à la machine de Turing, en passant par l'ancienne Grèce et l'Égypte et en explorant les connexions latentes à l'intérieur d'un même territoire impossible à circonscrire : l'esprit. Le Chasseur Céleste est la huitième partie d'une oeuvre en cours commencée en 1983 avec La ruine de Kasch et poursuivie avec Les noces de Cadmos et Harmonie, Ka, K., Le rose Tiepolo, La Folie Baudelaire et L'ardeur.
Quelque chose d'immensément loin de notre présent est apparu il y a plus de trois mille ans dans l'Inde du Nord : le Veda, un "savoir" qui englobait tout en lui, depuis les grains de sable jusqu'aux confins de l'univers. Cette distance transparaît dans la manière de vivre chaque geste, chaque parole, chaque entreprise. Les hommes védiques accordaient une attention adamantine à l'esprit qui les soutenait et qui ne pouvait être disjoint de l'"ardeur" à partir de laquelle, pensaient-ils, le monde s'était développé. L'instant prenait sens dans sa relation avec un invisible qui débordait de présences divines. Ce fut une expérimentation de la pensée si extrême qu'elle aurait pu disparaître sans laisser aucune trace de son passage sur la "terre où erre en liberté l'antilope noire" (c'est ainsi que l'on définissait le lieu de la loi). Et pourtant cette pensée - un enchevêtrement d'hymnes énigmatiques, d'actes rituels, d'histoires de dieux et de fulgurations métaphysiques - a l'indubitable capacité d'éclairer d'une lumière rasante, distincte de toute autre, les événements élémentaires qui appartiennent à l'expérience de tout un chacun, aujourd'hui et partout, à commencer par le simple fait d'être conscient. Elle entre ainsi en collision avec nombre de ce que l'on considère désormais comme des certitudes acquises. Ce livre raconte comment, à travers les "cent chemins" auxquels fait allusion le titre d'une oeuvre démesurée et capitale du Veda, le Satapatha Brahmana, on peut retrouver ce qui est sous nos yeux en passant par ce qui est le plus loin de nous.
Quelque chose d'immensément loin de notre présent est apparu il y a plus de trois mille ans dans l'Inde du Nord : le Veda, un "savoir" qui englobait tout en lui, depuis les grains de sable jusqu'aux confins de l'univers. Cette distance transparaît dans la manière de vivre chaque geste, chaque parole, chaque entreprise. Les hommes védiques accordaient une attention adamantine à l'esprit qui les soutenait et qui ne pouvait être disjoint de l'"ardeur" à partir de laquelle, pensaient-ils, le monde s'était développé. L'instant prenait sens dans sa relation avec un invisible qui débordait de présences divines. Ce fut une expérimentation de la pensée si extrême qu'elle aurait pu disparaître sans laisser aucune trace de son passage sur la "terre où erre en liberté l'antilope noire" (c'est ainsi que l'on définissait le lieu de la loi). Et pourtant cette pensée - un enchevêtrement d'hymnes énigmatiques, d'actes rituels, d'histoires de dieux et de fulgurations métaphysiques - a l'indubitable capacité d'éclairer d'une lumière rasante, distincte de toute autre, les événements élémentaires qui appartiennent à l'expérience de tout un chacun, aujourd'hui et partout, à commencer par le simple fait d'être conscient. Elle entre ainsi en collision avec nombre de ce que l'on considère désormais comme des certitudes acquises. Ce livre raconte comment, à travers les "cent chemins" auxquels fait allusion le titre d'une oeuvre démesurée et capitale du Veda, le Satapatha Brahmana, on peut retrouver ce qui est sous nos yeux en passant par ce qui est le plus loin de nous.
Touristes, terroristes, sécularistes, hackers, fondamentalistes, transhumanistes, algorithmiciens : ce sont toutes les tribus qui habitent et agitent l'innommable actuel. Un monde fuyant comme il n'était jamais arrivé auparavant, qui semble ignorer son passé, mais qui s'éclaire aussitôt que d'autres années apparaissent, la période comprise entre 1933 et 1945, au cours de laquelle le monde lui-même avait accompli une tentative, partiellement réussie, d'autoanéantissement. Ce qui vint ensuite était informe, brut et de plus en plus puissant. W.H. Auden intitula L'âge de l'anxiété un petit poème à plusieurs voix situé dans un bar à New York vers la fin de la guerre. Aujourd'hui ces voix résonnent lointainement, comme si elles venaient d'une autre vallée. L'anxiété ne manque pas, mais elle ne prévaut pas. Ce qui prévaut, c'est l'inconsistance, une inconsistance meurtrière. C'est l'âge de l'inconsistance. Ce livre, le neuvième d'une oeuvre en cours d'élaboration, est étroitement relié à sa première partie, La ruine de Kasch (Du monde entier, 1987), où l'on rencontre l'expression "l'innommable actuel", précédée et suivie par deux lignes blanches. À la place de ce blanc il y a maintenant un livre.
Touristes, terroristes, sécularistes, hackers, fondamentalistes, transhumanistes, algorithmiciens : ce sont toutes les tribus qui habitent et agitent l'innommable actuel. Un monde fuyant comme il n'était jamais arrivé auparavant, qui semble ignorer son passé, mais qui s'éclaire aussitôt que d'autres années apparaissent, la période comprise entre 1933 et 1945, au cours de laquelle le monde lui-même avait accompli une tentative, partiellement réussie, d'autoanéantissement. Ce qui vint ensuite était informe, brut et de plus en plus puissant. W.H. Auden intitula L'âge de l'anxiété un petit poème à plusieurs voix situé dans un bar à New York vers la fin de la guerre. Aujourd'hui ces voix résonnent lointainement, comme si elles venaient d'une autre vallée. L'anxiété ne manque pas, mais elle ne prévaut pas. Ce qui prévaut, c'est l'inconsistance, une inconsistance meurtrière. C'est l'âge de l'inconsistance. Ce livre, le neuvième d'une oeuvre en cours d'élaboration, est étroitement relié à sa première partie, La ruine de Kasch (Du monde entier, 1987), où l'on rencontre l'expression "l'innommable actuel", précédée et suivie par deux lignes blanches. À la place de ce blanc il y a maintenant un livre.
Avant de vouer un culte à la raison, les Grecs se sont enthousiasmés pour la notion de possession. Lié aux affres de la passion, ce phénomène de « folie divine » revêt diverses formes et génère la pensée même, la poésie, la divination. Roberto Calasso se penche sur l'histoire secrète de cette notion, méprisée et attaquée par les Modernes. Il rappelle qu'elle doit son origine à la figure de la Nymphe, instigatrice de la première possession, la possession érotique, qui touche non seulement les hommes mais aussi les dieux. Il redonne du sens à ces êtres délicats et sibyllins, fascinants et terribles. Dans cet essai d'une grande modernité, d'autres oeuvres affluent, recoupant le thème de la possession, parmi lesquelles Lolita de Vladimir Nabokov, Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock, ou encore Gilda de Charles Vidor. En couverture : Sir Peter Lely, Nymphes à la fontaine, huile sur toile, vers 1650. © Dulwich Picture Gallery, Londres, Royaume-Uni / The Bridgeman Art Library
Avant de vouer un culte à la raison, les Grecs se sont enthousiasmés pour la notion de possession. Lié aux affres de la passion, ce phénomène de « folie divine » revêt diverses formes et génère la pensée même, la poésie, la divination. Roberto Calasso se penche sur l'histoire secrète de cette notion, méprisée et attaquée par les Modernes. Il rappelle qu'elle doit son origine à la figure de la Nymphe, instigatrice de la première possession, la possession érotique, qui touche non seulement les hommes mais aussi les dieux. Il redonne du sens à ces êtres délicats et sibyllins, fascinants et terribles. Dans cet essai d'une grande modernité, d'autres oeuvres affluent, recoupant le thème de la possession, parmi lesquelles Lolita de Vladimir Nabokov, Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock, ou encore Gilda de Charles Vidor. En couverture : Sir Peter Lely, Nymphes à la fontaine, huile sur toile, vers 1650. © Dulwich Picture Gallery, Londres, Royaume-Uni / The Bridgeman Art Library