Raphaël Gaillard
Raphaël Gaillard
Ce volume reprend le discours de réception à l'Académie française de Raphaël Gaillard, prononcé le 22 mai 2025, suivi de la réponse de Monsieur Pascal Ory. Comme le veut la tradition, ces deux textes sont précédés du discours de remise de l'épée, prononcé par Florence Delay et des interventions lors de la cérémonie de remise de l'épée.
« Comment agir dans une époque obscure et incertaine ? » demande Hannah Arendt. Une question qui trouve toute son actualité aujourd'hui : comment continuer à agir, bien réagir, ne pas surréagir quand l'incertitude prend autant de place ? Autour du thème de l'action, la philosophe Fanny Lederlin rédige l'essai introductif. Elle y trace des pistes intellectuelles inattendues pour agir et penser librement, quelles que soient les circonstances. Suit un dialogue fécond entre deux personnalités que rien ne destinait à se rencontrer - Raphaël Gaillard, psychiatre et académicien français, et le général François Lecointre, ancien chef d'état-major des armées. Les expériences humaines extrêmes qu'impliquent leurs professions révèlent avec un relief singulier la nature de l'action sous contrainte d'incertitude.
Qu'est-ce qui fait de nous des êtres capables de créer ? Lorsque Diderot écrit que « les grands artistes ont un petit coup de hache dans la tête », il consacre une idée qui traverse les époques et les cultures, celle d'un lien entre folie et créativité. Qu'il s'agisse de la mélancolie selon Aristote, de la tempête des passions selon les Romantiques ou du manifeste surréaliste, tous célèbrent ce lien, au point de considérer la folie comme l'ordinaire des grands hommes. Pourtant l'idée ne résiste guère à l'expérience quotidienne du psychiatre. Raphaël Gaillard montre ici, en racontant les troubles de plusieurs patients, comment affleure la créativité des hommes, mais aussi combien la maladie les entrave et les livre à la souffrance. Faut-il conclure que ce lien n'est qu'une idée reçue, battue en brèche par les faits ? C'est à partir de récentes études scientifiques qu'il devient possible de résoudre cette apparente contradiction et de renouveler notre compréhension des conditions de la créativité. L'épidémiologie et la génétique montrent ainsi que c'est du côté des parents, enfants, frères et soeurs des patients que pourrait bien se situer la propension à la créativité. Le lien entre folie et créativité devient un lien de parenté : notre ADN nous rend vulnérables aux troubles psychiques en même temps qu'il nous permet de créer. Ces troubles sont d'autant plus fréquents qu'ils s'avèrent être la contrepartie de ce qui fait de nous des êtres humains, le prix à payer pour notre créativité. Comprendre ce lien nécessite de rencontrer l'oeuvre d'art, d'y repérer le symptôme de notre condition humaine. Pour créer une oeuvre, il faut se représenter le monde en pensée. Or l'acte élémentaire de penser est en soi un acte de création, et un pouvoir qui n'est pas sans risque : en façonnant nos représentations du monde, nous devenons capables de les enrichir à l'infini. Pour faire oeuvre ou pour se perdre.
Hier, l'intelligence artificielle était un fantasme de science-fiction. La voilà sur le point de nous remplacer dans bien des fonctions. Faut-il anticiper un affrontement entre la machine et l'homo sapiens ? Avec une hauteur de vue inédite sur une question brûlante, le psychiatre et chercheur en neurosciences Raphaël Gaillard montre que cette nouvelle intelligence, née en imitant notre cerveau, a toutes les raisons de s'hybrider avec notre propre intelligence. Le défi ne sera pas de rivaliser avec l'IA mais de réussir cette hybridation. D'ores et déjà, les interfaces cerveau-machine permettent à un homme paralysé de marcher ou de transmettre ses pensées. Demain nous utiliserons l'IA comme nous utilisons nos smartphones, partout et tout le temps, comme un appendice de nous-même, voire en l'incorporant. Faut-il en avoir peur ? Comment nous préparer à cette nouvelle ère ? Nous avons déjà connu une grande hybridation avec l'avènement de l'écriture et de la lecture, signant notre passage de la Préhistoire à l'Histoire. Déposer hors de soi notre savoir par l'écriture, et se le réapproprier par la lecture, n'était pas si différent de ce que la technologie nous promet. Puisque cette aventure fut une réussite pour l'humanité, nous ferions bien de nous en inspirer.