Maurice Bedel
Maurice Bedel
Maurice Bedel (1883-1954) "Assis sur sa couchette, les pieds sur ses valises, Jérôme songeait à cette passante de Fleet street avec sa mallette de cuir fauve et ses yeux d'ardoise mouillée, aperçue la veille par la vitre du taxi qui le menait à travers Londres d'une gare à l'autre. Elle devait porter un de ces noms qui font chanter la voix quand on les prononce, avoir un coeur sensible, pleurer en lisant les romans de Florence Barclay, préférer à tous les gâteaux de l'Empire un muffin imbibé de beurre chaud. Il aurait dû s'arrêter, descendre de la voiture, se jeter à ses pieds. C'était elle qu'il aimait depuis toujours, elle qu'il avait aimée en aimant la seconde Mrs. Shelley, en découvrant lady Stanhope, en découpant dans l'Illustration, pour le glisser dans son portefeuille, ce Portrait de Femme de Raeburn, dont les lèvres de cerise et le teint de pêche avaient été sa première gourmandise secrète ; elle qu'il devait épouser le soir même, à minuit, dans une église vêtue de lierre, sans autres témoins que Wordsworth et Coleridge. L'arrivée à la gare de King's Cross l'avait désespéré : il venait de passer à côté du bonheur. Cependant les mouvements du navire, quittant les eaux douces du Tyne pour entrer dans la mer du Nord, dissociaient peu à peu les éléments de l'image évoquée. Il n'en resta bientôt qu'une forme inconsistante, qui se confondit avec la fumée de sa cigarette et fut, avec elle, aspirée par le hublot de la cabine." De Paris à Christiana (Oslo), l'écrivain Jérôme pensait tout connaître de l'amour et de l'art. C'était sans compter sur les moeurs norvégiennes : le froid, les dialogues sans fioritures et surtout, la belle Uni Hansen. Prix Goncourt 1927.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.
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« Les temps sont noirs. L'horizon est barré. Il ne faudra pas que l'on croie dans cent ans que c'était gai, la Victoire. Il faudra montrer à nos arrière-petits-enfants les routes de Lorraine détrempées par les inondations où allait la théorie des soldats fatigués, des chevaux fatigués, des voitures fatiguées, des camions fatigués ; où marchaient en bandes loqueteuses, misérables, déshumanisées, Russes, Roumains, Italiens, Français, Anglais, poussés hors d'Allemagne, harcelés par la grippe et redoutés des populations. Il faudra leur montrer le champ de désolation de la Champagne et de la Meuse, de la Picardie et des Flandres, où se lamente sans vivres et sans abris sous les pluies exécrables d'un hiver pourri tout un peuple accouru des exils de Gascogne, de Touraine, de Poitou dès les premières heures de l'armistice. Il faudra leur montrer Nancy, carrefour des misères où la grippe terrasse les rapatriés au seuil de la Terre Promise, les démobilisés échappés aux obus, aux gaz et aux balles ; Reims qui n'est plus, Lille où l'on est affamé... Il faudra leur montrer Paris insouciant et fol, vieille coquette ayant retrouvé sa poudre, son rouge et ses mouches et tenant salon au boulevard des Italiens à l'heure où tout un monde s'écroule. » M. B., 31 décembre 1918