Louis Quéré
Louis Quéré
La plupart des recherches reconnaissent à présent que les émotions, loin d'être des impulsions irrationnelles, sont au contraire des médiations cognitives et des appuis pratiques dont aucune action ne saurait se passer. Cette réhabilitation des émotions s'est vue toutefois reprocher son absence d'intérêt pour les sentiments diffus et la résonance parfois indisciplinée des corps. Or, ce sont précisément ces échappées affectives que l'on retrouve de façon particulièrement vive dans les émotions collectives. Ces dernières, sans corps propre, semblent disparaître ou s'évaporer dès que l'on s'en approche de trop près. Comment alors identifier avec certitude les émotions souvent « liquides » ou « gazeuses » qui sous-tendent et animent les conduites publiques ? Et comment les mettre en mots analytiques ? Pendant longtemps, une des façons de résoudre cette question a consisté à associer les émotions collectives aux moments d'effervescence qui leur confèrent une réalité tangible. Mais il y a des manières moins visibles de « partager » les émotions, y compris à distance, notamment par l'intermédiaire des médias ou des réseaux sociaux, qui infléchissent tout autant les comportements. À ces problèmes épistémologiques et méthodologiques s'ajoute un problème ontologique : si l'émotion exige par définition un point d'ancrage corporel et donc singulier, comment peut-elle devenir collective et impersonnelle ? C'est dire si les émotions collectives ravivent certaines questions fondamentales des sciences sociales, notamment celles concernant les liens entre l'expérience individuelle et l'appartenance collective, l'événement éphémère et les sensibilités au long cours, la co-présence des corps et les liens à distance, l'imprévisibilité du ressenti et l'organisation rituelle des conduites. Objet épistémologique et ontologique impossible, l'émotion collective n'en est pas moins un phénomène social que les enquêtes théoriques et empiriques de ce volume tentent, chacune à leur manière, de « sauver ».
À l'époque moderne, la confiance a souvent été considérée comme une attitude infantile, tandis que la méfiance bénéficiait d'un crédit de maturité d'esprit, car soi-disant plus rationnelle. Ce que tente de montrer cet ouvrage est que la confiance n'est pas une faiblesse excusable, mais une forme d'intelligence dans la vie sociale. Aujourd'hui, on s'inquiète beaucoup du déclin de la confiance, et certains s'alarment du développement d'une « culture de la suspicion », dont le complotisme est l'une des manifestations. Le diagnostic est souvent fondé sur les sondages d'opinion. Mais ceux-ci sont de piètres outils pour saisir l'état réel de la confiance. Si « crise de la confiance » il y a, il s'agit plutôt d'une crise de la « déférence », en partie liée à l'individualisme expressif moderne. Quant à la « culture de la suspicion », si son développement ne fait pas de doute, il est à rapporter aux transformations qu'ont subies la sphère de la communication sociale et la gestion de la res publica dans les formes récentes du libéralisme.
Nos émotions gouvernent au côté de la raison notre manière de percevoir le monde qui nous entoure, de nous y situer et d'agir. Si la modernité les localise dans l'intériorité psychologique du sujet, les recherches récentes, participant aussi bien des neurosciences que des sciences humaines et sociales, tendent à voir dans les émotions le moteur de nos actions, les orientant vers l'environnement qui les conditionne comme elles le modifient. Cet ouvrage se propose d'explorer les avancées de la science des émotions, faisant la part belle au pragmatisme, sans négliger les approches phénoménologiques. À rebours des thèses de la neurobiologie risquant de les réduire à leur substrat biologique, l'auteur s'intéresse aux dimensions socioculturelle et expressive des émotions défendues par Dewey et Wittgenstein. Le phénomène des émotions collectives est également abordé sous un angle sociologique et anthropologique à partir des travaux de Durkheim et Mauss, pour faire valoir le rôle du groupe dans la genèse d'émotions parfois destructrices, mais aussi créatrices. L'analyse de ce phénomène est cruciale pour comprendre les événements politiques et les passions sociales qu'ils soulèvent, de même que les pratiques rituelles et artistiques.
Les émotions humaines sont non seulement des phénomènes organiques, dotés d'un « avantage adaptatif », mais aussi des phénomènes biologiques transformés par un environnement social et culturel. Les recherches actuelles en neurosciences des émotions expliquent bien la composante biologique, mais prennent peu en considération la façon dont un milieu socio-culturel peut l'imprégner. Elles s'inspirent de la théorie de Darwin, tout en prêtant peu d'attention à l'un des principes auxquels celui-ci rapportait l'expression des émotions chez l'homme et les animaux : « l'association d'habitudes utiles ». Cet ouvrage présente et discute les principales approches actuelles en neurosciences des émotions. Il tente de définir précisément les limites de ce qu'elles peuvent nous apprendre. Il pointe le caractère problématique de certains de leurs présupposés, en particulier leur propension à amalgamer le vocabulaire psychologique ordinaire, dont relève la notion d'émotion, et celui des sciences naturelles. Il s'applique enfin à penser à nouveaux frais l'« avantage adaptatif » des émotions humaines, et à expliquer, à l'aide d'une théorie des habitudes émotionnelles, la capacité d'un environnement culturel à pénétrer la dimension organique de ces émotions.