Gabriel Kunst
Gabriel Kunst
Né dans une « famille d'enfants morts », le narrateur de Garçon désamorcé tente de se libérer des tragédies qui parsèment son arbre généalogique. À l'aube de la trentaine, il se fait jouer des tours par sa colonne vertébrale, ses genoux et ses jointures, par sa tête et son estomac, mais il survit, il résiste ; face à la mort et ce qu'il croit être son destin, oui, mais aussi face à un monde qui intègre difficilement les personnes autistes comme lui et duquel il voudrait parfois, d'une façon ou d'une autre, se soustraire. En dialogue avec sa grand-mère décédée et Lana, la seule personne qui ait réussi à s'immiscer dans son petit univers, il apprend à apprivoiser le monde qui l'entoure et à ne plus fantasmer sa propre disparition. Plus qu'un livre sur la neurodiversité, Garçon désamorcé est un roman où l'autisme informe le fonctionnement de la prose d'un bout à l'autre, mimant le langage et la pensée autistiques et permettant de donner voix à une expérience du réel décalée. À travers les drames familiaux, la maladie, l'anxiété et différents chamboulements, le narrateur découvre qui il est, hors des diktats sociaux et par-delà l'héritage qui pèse sur lui, et réfute l'idée fausse et malheureusement répandue selon laquelle les personnes autistes sont incapables de tisser des liens avec autrui. En effet, « l'amour a des dialectes plus variés que ce que l'on croit ».
Alors que l'amalgame a infiltré les discours d'aujourd'hui, où se multiplient les fausses équivalences servant à constituer un nous auquel opposer un eux flou, Nos photosynthèses de Gabriel Kunst s'efforce de renverser cette tendance en usant de l'amalgame comme d'un procédé poétique à part entière. La fête occidentale dure depuis longtemps, mais la table est maintenant moins bien garnie et la musique prend des airs mortuaires. Accueillir l'autre, comprendre enfin les secrets anatomiques des pieuvres, penser les arbres peignés de la forêt amazonienne, voilà les stratégies proposées par le poète pour défaire l'engrenage des systèmes qui nous avalent.
Dans Organes phosphorescents, Gabriel Kunst explore l'expérience du cancer à partir d'une perspective précise : celle du partenaire qui soutient, observe et tente de donner forme à l'inimaginable, cherchant à « trouver comment sauvegarder / le vivant alors qu'il meurt. » Entre poésie et fragments narratifs, le recueil suit les différentes secousses qui accompagnent la maladie. La langue, limpide et fulgurante, fait surgir des images où le corps devient un territoire traversé à la fois par la peur et l'espoir. Dans sa dernière partie, le livre ouvre une série de mondes possibles où la vie persiste autrement, transformant le deuil anticipé en geste d'amour et de célébration ; l'auteur, « le temps d'une respiration / refus[e] les absolus ». Écrit dans l'urgence de la maladie, avant le décès de la conjointe de l'écrivain, le recueil conserve cette tension vive entre espoir et réalisme, sans céder à la fatalité. À la fois lucide et lumineux, le livre nous enjoint à embrasser le désespoir autant que le miraculeux, et donne à voir concrètement comment « la résilience n'est pas un mot, c'est un travail. / Le travail est ardu et a un coût. »