David Haziot
David Haziot
Mêlant récit romanesque et enquête historique, chaque auteur raconte l'histoire d'un tableau célèbre. Le Champ de blé aux corbeaux est devenu un tableau mythique. Mais s'il excelle à faire connaître une oeuvre, le mythe obscurcit plus qu'il n'éclaire. Non, cette toile ne fut pas la dernière de Van Gogh, et non, il ne s'est pas suicidé devant. Longtemps, par égard pour les témoins vivants, on a occulté le rôle de Théo et d'autres personnes dans la tragédie d'Auvers-sur-Oise. Ce récit rétablit, par le don de vie du roman, le scénario de la fin. Le Champ de blé aux corbeaux, ainsi remis en perspective, en sort plus poignant. Comme tout chef-d'oeuvre, il est une synthèse de l'art de son auteur par la couleur et par le trait, en adéquation parfaite avec son ressenti de l'instant. Le comprendre le fait d'autant plus aimer.
Son oeuvre mise à part, la vie de Paul Gauguin est un extraordinaire roman. Le Pérou, Orléans, Copenhague, Paris, la Bretagne, Arles, la Méditerranée, le Brésil, le Chili, Panama, Cap Nord et Cap Horn, la Baltique, la Martinique, la Nouvelle-Zélande, Tahiti, les îles Marquises... Combien d'hommes au xixe siècle ont pu errer ainsi sur la planète à la recherche d'eux-mêmes ? Et ses ascendances ne le cèdent en rien à la géographie, un aïeul vice-roi du Pérou, une arrière-grand-mère intime de Simon Bolivar, une grand-mère féministe et révolutionnaire, Flora Tristan, un père au coeur battant de la Révolution de 1848, tant de figures croisées, George Sand, Pissarro, Degas, Manet, Seurat, Émile Bernard... Et le face-à-face tragique avec Van Gogh. Lui-même officier de marine, fusilier marin, boursier, conspirateur, père de famille nombreuse au destin tourmenté, peintre, sculpteur, journaliste, écrivain. Personnage hors normes, dont les ombres ne seront pas estompées. Le roman vrai conté ici défie parfois l'imagination. Gauguin fut aussi un créateur puissant, majeur, lent à s'épanouir, dont l'oeuvre irrigue le xxe siècle et notre avenir, car il comprit le premier en pleine clarté les racines inconscientes de la beauté et ouvrit l'art occidental à l'imaginaire des autres peuples et civilisations. Un artiste-monde qui chercha à agréger toutes les formes héritées des hommes pour donner des éclats de lumière neufs.
Henri Rouart a deux vocations. Polytechnicien en 1855, ingénieur et industriel, il est également fou de peinture. Il a comme maîtres Corot et Millet, et peint dans ses loisirs, exposant au Salon à plusieurs reprises. Mobilisé en 1870, il retrouve un vieux camarade du lycée Louis-le-Grand, perdu de vue depuis 17 ans, le peintre Degas. Une amitié profonde naît aussitôt et une histoire extraordinaire commence pour la famille Rouart qui va se trouver au coeur de tous les mouvements artistiques et littéraires français de l'époque. Par le jeu des mariages et des amitiés, la famille compte dans ses rangs ou dans ses intimes Degas, Manet, Berthe Morisot, Mallarmé, Renoir, Gide, Chausson, Debussy, Paul Valéry, Maurice Denis... Mais les Rouart s'adonnent aussi avec talent à la peinture comme Henri, Ernest, Julie, Augustin, ou à la littérature comme Eugène, Louis et Jean-Marie. Henri réunit une fabuleuse collection de tableaux, tandis qu'Alexis et Paul éditent les musiciens de la riche école française du début du XXe siècle. Scandée par les grandes secousses historiques, étayée par des analyses des oeuvres des uns et des autres, riche en portraits d'hommes et de femmes peu ordinaires par leur passion, leur démesure et leur destinée quelques fois tragique, l'aventure des Rouart se déroule ici comme un roman.