Cécile Barraud
Cécile Barraud
Dans l'archipel des Moluques, les îles Kei sont encore mal connues. A l'extrémité sud-ouest du groupe se trouve Tanebar-Evav, une petite île où vit une société de moins de mille personnes. Ici comme dans d'autres régions d'Indonésie, la maison est l'unité sociale fondamentale, le foyer et l'acteur de toutes les relations. Les maisons sont parties prenantes et donnantes dans tous les événements sociaux: mariages, funérailles, rituels saisonniers et occasionnels, et s'entraident en toute chose. Entourant les maisons, l'espace du village est fortement structuré, avec ses murs d'enceinte, ses portes, ses places, ses lieux marqués par les mythes des origines. Il est de plus imprégné de deux conceptions distinctes et complémentaires de la société, vue d'un côté dans ses lois internes et sa particularité - haratut -, de l'autre dans sa relation au dehors et à la loi universelle - lór. Cette double référence articule tous les niveaux de l'organisation sociale qui combine dans une structure complexe des traits relatifs à la filiation et à l'aînesse d'une part, à l'alliance asymétrique et à la relation frère-soeur de l'autre. Dans ce système, les maisons constituent les unités concrètes d'un ordre immédiat et permanent au nom duquel se maintient une société attachée à son identité, mais animée aussi par une très ancienne et profonde relation au monde et à l'histoire.
Le caractère exemplaire de la Revue Blanche tient à une histoire exceptionnelle, dans la mesure où son évolution reflète aussi bien les bouleversements de l'époque (l'émergence de la sociologie, l'engagement politique au moment de l'affaire Dreyfus) que les chaos du champ littéraire de la fin de siècle, du post-naturalisme à l'apparition d'une rhétorique spécifique du combat des "intellectuels". Ces changements sont perceptibles dans les textes eux-mêmes, et plus encore dans les articles critiques qu'à travers les textes de création. Si la Revue Blanche se présente à l'origine comme une revue essentiellement littéraire (elle refuse d'emblée d'être "une revue de combat"), elle s'implique pourtant progressivement dans l'espace social, ce que montre l'augmentation des textes critiques à partir de 1894. Cette évolution s'accompagne d'une grande diversité de styles et de chroniqueurs, qu'il s'agisse de Paul Adam, de Charles Péguy, de Léon Blum, d'André Gide ou encore de Claude Debussy ; c'est le discours critique, dont les objets sont multiples - aussi bien historiques, sociologiques, idéologiques que littéraires - qui raconte au plus juste l'histoire de la revue, ce dont cette anthologie se propose de faire état. D'une singularité qui tient à la direction particulière donnée par ses fondateurs, les frères Natanson, mais aussi à l'époque bouillonnante qui l'a vue naître, la Revue Blanche, en tant que texte, n'est pas d'un accès facile; l'abondance des chroniques entraîne nécessairement une dispersion, voire un certain hermétisme qui rend sa lecture complexe. Le travail de sélection est d'abord un travail d'éclairage, puis de mise en évidence : l'anthologie permet le marquage raisonné de points de repère, une mise en valeur de textes qui ont constitué les pré-originales de publications aujourd'hui connues mais aussi une véritable exhumation ou mise en exergue de textes oubliés qui ont eu une résonance en leur temps et paraissent essentiels pour comprendre la vie intellectuelle de cette période particulièrement fertile de l'histoire des idées. La revue, par nature, fait se côtoyer des textes très divers, et cette coexistence change la perception de chacun d'eux : les replonger dans leur contexte de publication permet d'arborer ces effets de lecture et le rayonnement qu'ils exercent les uns sur les autres. C'est dans cette perspective que l'ouvrage propose une articulation autour de trois grandes périodes: une première partie consacrée aux débuts de la Revue Blanche, champ d'expérimentation (1891-1893); une seconde partie qui correspond à la naissance de la revue engagée (1894-1897); une troisième partie enfin, où se manifestent les prémices de la Nouvelle Revue Française, la Revue Blanche apparaissant alors comme le modèle de la revue intellectuelle (1898-1903).