Aristide Barraud
Aristide Barraud
Disons les choses d’emblée : la condition anarchique ici n’a rien à voir avec l’anarchisme qui intéresse la théorie politique. Lue étymologiquement, comme absence de fondement, an-arkhé, elle est le concept central d’une axiologie générale et critique. Générale parce qu’elle prend au sérieux qu’on parle de « valeur » à propos de choses aussi différentes que l’économie, la morale, l’esthétique, ou toutes les formes de grandeur, et qu’elle en cherche le principe commun. Critique parce qu’elle établit l’absence de valeur des valeurs, et pose alors la question de savoir comment tient une société qui ne tient à rien. Aux deux questions, une même réponse : les affects collectifs. Ce sont les affects qui font la valeur dans tous les ordres de valeur. Ce sont les affects qui soutiennent la valeur là où il n’y a aucun ancrage. Dans la condition anarchique, la société n’a que ses propres passions pour s’aider à méconnaître qu’elle ne vit jamais que suspendue à elle-même. Frédéric Lordon est chercheur en philosophie au CNRS. Sous le programme d’un « structuralisme des passions », il s’intéresse aux usages de la philosophie de Spinoza en sciences sociales. Il a publié, entre autres, Capitalisme, désir et servitude (La Fabrique, 2010), Imperium (La Fabrique, 2015) et Les Affects de la politique (Seuil, 2016).
Joueur de rugby professionnel, ancien du Stade français, alors dans le championnat d'Italie, Aristide Barraud et sa sœur Alice, acrobate de métier, étaient au Petit Cambodge, le 13 novembre 2015. Dès qu'il a entendu les premiers tirs, Aristide a eu un réflexe inouï : il a attrapé sa sœur pour la protéger. Blessé aux jambes et au poumon, il se vide de son sang. A son tour, Alice lui sauve la vie en se blottissant contre lui, la chaleur de son corps évite à son frère de sombrer avant l'arrivée des secours. Dans son livre, Aristide Barraud, âgé de 27 ans, raconte sa lente renaissance, chaotique et lumineuse aussi. Il y a les opérations à répétition, un corps à la peine ; mais plutôt que de s'apitoyer – ce n'est pas vraiment dans le caractère d'un grand sportif, Aristide, quand il revient sur ses journées d'hôpital à Bichat, décrit comment la vie revient peu à peu dans l'observation méticuleuse d'un immeuble dont il suit les étapes de l'édification ou le flux incessant et presque organique des voitures sur le périphérique qui borde sa chambre. Dans une langue déliée très influencée par le rap, il y a de très belles pages également sur le brouillard vénitien, sur les chiens errant dans les ruines d'Aquila, autant d'échappées vers l'Italie, son pays d'adoption qu'il doit finalement quitter le jour où il fait le choix de ne plus jamais rejouer au rugby. Il y a aussi Paris, les courses folles dans la ville tant aimée à la recherche des sensations retrouvées.