Anne Henry
Anne Henry
Mi-fiction, mi-autobiographie, À la recherche du temps perdu répond à la volonté de son auteur de se fabriquer une identité narrative destinée à apaiser un malaise existentiel diffus. Chez Marcel Proust, si ce malaise a donné lieu à une tentation nihiliste trouvant dans la philosophie de Schopenhauer un appui théorique, il a surtout permis que soit mise en jeu et en forme une conception de la psyché qui servira de modèle à toute la modernité. Cette conception, qui repose presque exclusivement sur la crise du sujet, explique que les structures constitutives du Moi - arbitraire du pouvoir de l'inconscient, emprisonnement dans son organisme, fatale dénaturation des mouvements affectifs, impuissance de l'intelligence - justifient, à elles seules, les errements du protagoniste, les doutes identitaires dont il est assailli, comme la destruction des rapports communautaires auxquels il prend part. Mais la modernité de Proust ne se révèle pas seulement dans la peinture de ce destin catastrophique ; elle éclate de façon plus décisive encore dans l'étonnant rétablissement qui, à la fin du roman, remet le sujet au centre de lui-même et lui permet de surmonter sa tentation première.
L'oeuvre de Proust ne s'explique ni par les intuitions intemporelles de l'écrivain ni par quelque rumination autistique. Il est temps d'abandonner ces préjugés des années trente et de donner à cette oeuvre sa vraie physionomie, de la situer dans le débat esthétique international qui porte jusqu'à l'orée du XXe siècle les étranges propositions du romantisme allemand. Vers cette autobiographie fictive, A la recherche du temps perdu, convergent en réalité les longues spéculations que Proust a menées à partir de propositions qu'il a passionnément discutées, transposées en toutes sortes d'écrits (essais, préfaces, Jean Santeuil, Contre Sainte-Beuve), avant qu'elles puissent, enrichies d'autres adjonctions idéologiques, servir de socle épistémologique au livre qui a fait sa célébrité. C'est par une enquête qui ne se limite ni à la littérature ni au territoire français, par la remise en question des interprétations imposées aux écrits proustiens, que cette étude peut retrouver les lignes de force qui commandent une fabrication imaginaire et éclairent sa modernité plastique.