Anders Fjeld
Anders Fjeld
Partant d'une relecture audacieuse de Jacques Rancière, cet essai déploie une philosophie de l'expérimentation, à la croisée de la vie, de la politique et de l'esthétique, à la recherche de nouvelles manières d'imaginer, d'explorer et d'agencer les possibles. Expérimenter, c'est rendre le monde explorable, non pas en y cherchant des terres vierges, mais en y agençant des désajustements, court-circuitages, mystères, conflits et utopies. C'est remettre en jeu ce qui constitue nos communs, réinterroger nos pratiques, défricher nos imaginaires et réinventer qui nous sommes. C'est soumettre le réel aux coefficients sauvages du possible. Partant d'une relecture audacieuse de Jacques Rancière, cet essai explore des scènes d'expérimentation à la croisée de la vie, de la politique et de l'esthétique telles que l'histoire de Claudette Colvin au sein du mouvement des droits civiques, les expériences utopiques du Familistère de Guise, le journalisme de James Agee, la photographie anthropométrique d'Alphonse Bertillon et la table des fous dans Alice au Pays des merveilles. L'auteur conceptualise par là quatre registres de pratique expérimentale : identification policière, suridentification utopique, désidentification politique et anidentification démocratique. Formant ainsi le socle d'une cartographie du possible, la notion d'expérimentation se révèle comme profondément démocratique : multiplier les coordonnées de nos mondes communs, savoir les naviguer par des tâtonnements du possible et cultiver le goût pour l'inconnu et l'improvisé.
L'économie politique, comme science de la société, ne pourrait exister sans le recours à différentes fictions : tel est le constat qui guide la relecture de l'oeuvre d'Adam Smith par les auteurs. Ils cherchent ainsi à repérer la façon dont l'économiste non seulement invente une nouvelle discipline, l'économie, mais surtout traite du monde de son temps. Par son rapport complexe au champ imaginaire, Smith donne corps aux espoirs d'émancipation des Lumières. Il souligne les impasses historiques du Vieux Continent, abîmé par les abus de pouvoir des États et la jalousie de marchands, et rêve d'une renaissance de la modernité européenne dans les colonies de la jeune Amérique. Les auteurs étudient ce champ imaginaire, structuré par quatre régimes de fiction : l'illusion de la richesse, la désymbolisation du monde productif, la projection d'un renouveau de modernité européenne dans le monde colonial, l'utopie du commerce mondial. En espérant que les lecteurs prolongeront ensuite le geste de Smith aujourd'hui, en inventant, non pas d'autres imaginaires que l'économie, mais d'autres imaginaires en économie.
Se démarquant des projets d'émancipation des Lumières, du marxisme et de la sociologie critique, le philosophe français Jacques Rancière affirme que nous n'avons pas à devenir égaux. Nous devons nous présupposer égaux hic et nunc et créer et explorer les conséquences de cette présupposition. Ainsi, plutôt que de fournir le principe d'un ordre meilleur à construire, la présupposition de l'égalité suspend l'ordre institué et ouvre, ce faisant, d'autres « paysages du possible » : des espaces d'expérimentation des savoirs, des perceptions et des capacités qui constituent nos communs. Jacques Rancière, pratiquer l'égalité entend reconstituer les moments forts du cheminement intellectuel multiple menant à ces idées : sa rupture avec le marxisme althussérien et son exploration des archives ouvrières du 19e siècle ; sa fascination pour le projet de l'émancipation intellectuelle du « maître ignorant » Joseph Jacotot ; la constitution de sa pensée politique centrée sur l'égalité et la démocratie ; et, finalement, l'élaboration de sa pensée esthétique. Ce cheminement n'aboutit pas à un seul concept d'égalité, mais oscille entre trois conceptions de l'égalité - égalités intellectuelle, politique et sensible -, lesquelles impliquent de réévaluer la pensée ranciérienne de la démocratie moderne, ouvrant sur de nouveaux potentiels conceptuels.