Renaud Hétier
Renaud Hétier
Trop de bruit, trop de sel, de sucre, de graisse, trop d'activités, trop de sollicitations, trop d'écrans, trop de tout : nous sommes de plus en plus saturés. De surcroît, nous débordons sur le monde, que nous occupons de façon toujours plus intense. Pour accentuer ce phénomène, nous nous engageons dans des formes d'hypercommunication et d'hyperprésence qui nous accaparent. Ce « trop » débouche finalement sur une forme de vacuité, quand on découvre que, bien que comblé, on passe à côté de l'essentiel. Tout est fait pour que l'expérience du vide - qui n'est pas celle de la vacuité - soit évitée, et c'est pourtant de cette expérience que peut venir le salut. Non pas un vide total, mais un vide qui, ne serait-ce que par alternance, ouvre la possibilité de s'apaiser, de penser, d'imaginer, de créer.
Devant la menace d'un effondrement global de la vie et des civilisations, il est impératif de s'interroger sur les causes et les remèdes du phénomène. Cause première : le système capitaliste qui depuis son origine épuise le monde et l'humain, tout en vendant à ce dernier des compensations qui masquent le problème... jusqu'à un certain point. Chaque phase du capitalisme (industrialisation, consumérisme, virtualisation) a accentué et accéléré cet épuisement. Et désormais, c'est le monde qui a lui aussi besoin de notre soutien. Quels remèdes ? Il s'agit de penser une transformation fondamentale, qui ne peut intervenir que par la grâce d'une éducation profonde, d'un aménagement des conditions de l'enfance. On aura alors à penser la formation de nouvelles forces. Des forces spirituelles susceptibles de nous relier au monde, de sentir quelle est sa réalité (et pas seulement de la penser). Des forces psychiques pour se passer des compensations épuisantes et savoir jouir d'être réel et vivant.
Jamais nous n'avons été aussi libres, de penser, de nous exprimer, de nous déplacer. Et jamais, pourtant, nous n'avons été aussi aliénés : nous multiplions les dépendances, nous nous contraignons nous-mêmes au travail, nous nous précipitons tête baissée et yeux fermés vers notre fin, dans le grand effondrement dont nous sommes nous-mêmes la cause. Quel peut être alors le sens d'une telle liberté ? Ou plutôt : dans quel sens va-t-elle ? Renaud Hétier soutient que la liberté n'est pas, ne peut plus être, un « arrachement » - à notre corps, au corps à corps avec les autres, à la nature. Retomber sur Terre ? Oui, du moins la sentir sous nos pieds, éprouver le soutien qu'elle apporte à notre liberté. De ce point de vue, et contrairement à ce que l'on pense trop spontanément, la nature ne nous limite pas : elle nous donne un espace où exprimer notre liberté.