Jean-Pierre Chrétien
Jean-Pierre Chrétien
Par-delà les clichés sur les frontières dites « naturelles » et sur les découpages abstraits de la colonisation, présentés comme une opération de la Conférence de Berlin de 1885, cette enquête sur la fabrique des frontières du Burundi montre la complexité d'un processus historique.Tout commence avec les limites d'un royaume en expansion à la fin du XIXe siècle. L'impact de l'intrusion européenne à partir des années 1890 s'est d'abord manifesté par des coups de crayon sur des cartes fantaisistes. Une fois sur le terrain, en 1896, les militaires de l'Afrique orientale allemande se trouvent confrontés à ceux de l'État Indépendant du Congo. Plus d'une centaine de dossiers des archives allemandes, belges et britanniques éclairent les jeux de la force et de la diplomatie durant quinze ans.Un territoire « contesté » est défini en 1899, entre un tracé léopoldien recoupant les montagnes et une délimitation hydrographique. Au final, le colonisateur allemand a utilisé un argumentaire à la fois géographique et historique, qui a débouché en 1910, après la mort du roi Léopold II, sur une délimitation occidentale du Burundi largement conforme à son histoire, sur le lac Tanganyika et la vallée de la Rusizi. Mais, concrètement, ces plaines de l'Imbo représentaient, dans le vécu des Burundais, un espace économique et culturel particulier, en fonction des contacts politico-commerciaux noués depuis les années 1850 avec les Arabes et les Swahili venus de la côte de l'océan Indien.À l'issue de la Première Guerre mondiale, une frontière internationale sépare, à l'est, le Burundi du Tanganyika britannique, auquel la province du Bugufi, au nord-est, est rattachée, malgré les protestations de la monarchie burundaise jusqu'aux années 1940. Les frontières, en Afrique comme en Europe, sont les cicatrices d'une histoire.
La première édition de ce livre, en 1997, se présentait comme le prolongement intellectuel du travail de deuil qu'appelaient le génocide des Tutsi et les massacres d'opposants hutu perpétrés au Rwanda en 1994, mais aussi les massacres commis au Burundi en 1993. Seuls les chapitres généraux de la première édition ont été gardés, complétés par une conclusion actualisée. Quinze ans plus tard, le défi reste le même : celui de la réduction de la réalité génocidaire, qui hante cette région d'Afrique depuis un demi-siècle, à des « colères populaires spontanées » ou à des « guerres ethniques », c'est-à-dire à des massacres sans responsabilités. L'opinion publique reste souvent attachée à ces clichés, en fonction de préjugés persistants sur une Afrique exotique, « continent des ténèbres » et des « violences ataviques ». Toute une littérature, en France, continue étrangement à jouer de cette ignorance. Jean-Pierre Chrétien, qui a travaillé sur ces pays depuis plus de 40 ans, montre que l'ethnisme relève soit d'une illusion théorique, soit d'une propagande raciste qui, en l'occurrence, débouche sur des pratiques d'exclusion et des massacres de masse. Au Rwanda en 1994, l'éradication des Tutsi, décrits comme des êtres malfaisants d'origine étrangère, visait aussi à neutraliser les démocrates hutu qui s'opposaient au régime en place. Un projet censé être authentique et « populaire » a conduit à justifier (quitte à le nier ensuite) l'élimination radicale de « l'autre », traité en bouc émissaire de calculs politiques à courte vue. Ce livre rappelle que l'impératif de la recherche, en Afrique comme ailleurs, est de décrypter les fausses évidences. Par-delà les cas rwandais et burundais, il permet de penser autrement les rapports complexes qui s'établissent entre mobilisation politique, violence et construction identitaire.
La région des lacs de l'Afrique orientale est devenue synonyme de catastrophes. Pourtant son histoire séculaire est particulièrement riche : des densités humaines impressionnantes, un potentiel agro-pastoral remarquable, une inventivité politique et religieuse étonnnante. Le regard européen qui se porte sur elle depuis la fin du XIXe siècle, fasciné au premier abord par la civilisation qu'il découvrait en plein coeur du continent, n'a pas tardé à piéger ces peuples africains dans ses calculs et ses fantasmes. Il fallait conserver cette réserve humaine dans un ordre "féodal", qui convenait apparemment si bien à la vision raciale de l'histoire dans laquelle se comlpaisait la pensée coloniale. [saut de ligne] Ce qu'on appelle aujourd'hui "Afrique des grands Lacs", avec ses haines fonctionnant en boucle, s'est forgée dans ce contact, où acteurs étrangers et locaux portent des responsabilités spécifiques. Comment réfléchir sur cette région et son avenir sans démêler cette histoire complexe, qui est celle du XXe siècle, l'âge des extrêmes comme l'a écrit Hobsbawm ?
Il y a un demi-siècle, le chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop posait la question de la négritude de l'Egypte et de l'antériorité des civilisations nègres. Aujourd'hui, c'est d'Amérique du nord que nous viennent les échos d'une telle contestation de l'histoire écrite par les Blancs. Les thèmes en sont multiples. Ne serions-nous pas tous les enfants d'une Eve noire ? La première civilisation ne fut-elle pas africaine, rayonnant ensuite de son berceau égyptien dans la Grèce classique ? L'objet de ce livre est de mieux connaître l'argumentation de ce courant dit afrocentrisme, d'en discuter les sources et les méthodes, d'en comprendre les motivations et d'en analyser les réseaux, sans oublier ni les siècles d'oppression et de discrimination pesant sur la condition noire, ni les aspirations actuelles à une renaissance.
Le « métier d'historien » mené en Afrique par un Européen de la fin du XXe siècle est un combat à la fois scientifique et éthique pour aller au-delà des écrans placés par ses ancêtres « ethnographes ». L'auteur nous offre ici un exemple des problèmes spécifiques de l'écriture de cette histoire et un témoignage sur les retrouvailles du Burundi avec son passé, au moment où ce pays est tragiquement déchiré par des intégristes ethniques.
26 juillet 2007, Dakar : s'adressant à un public de notables et d'universitaires africains, le président français Nicolas Sarkozy évoque la rencontre de la culture africaine avec la modernité et développe le vieux discours du «continent sans Histoire». Le discours de Dakar a provoqué une onde de choc en Afrique, en Europe et particulièrement dans la communauté des historiens. Après le temps de l'indignation vient celui de la réflexion. Cinq universitaires africains et français ont décidé de réagir pour s'opposer à un véritable déni d'histoire. Chacun des auteurs a choisi son angle d'attaque ; la place de l'Afrique dans l'histoire universelle, la persistance de l'imaginaire colonial, les pesanteurs de la tradition raciste à l'égard des Noirs, l'absence remarquable de l'Afrique dans le contenu de l'enseignement en France et la richesse du débat historiographique en Afrique. Au-delà des réactions à chaud, le discours de Dakar méritait des réponses documentées. Le premier livre de la collection Disputatio réunit les meilleurs historiens français et africains et apporte un regard croisé sur le discours de Dakar.