Jacques Angelergues
Jacques Angelergues
Le centre Alfred Binet est, depuis l'après-guerre, un centre pilote dans la clinique de l'enfant : alliant psychanalyse et psychiatrie et privilégiant le travail d'équipes pluridisciplinaires. Comment défendre et prolonger ces engagements thérapeutiques ? Au sortir de la guerre de 1939-1945, avec son cortège de morts et de traumatismes - y compris les 40 000 malades morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques - un puissant mouvement a mobilisé les psychiatres contre une psychiatrie ségrégative et sa justification délétère fondée sur une conception étroite des maladies mentales. Ouvrir les institutions psychiatriques sur l'extérieur pour lutter contre la ségrégation et l'aliénation des malades, tels ont été les objectifs du mouvement de « psychothérapie institutionnelle » qui ont donné naissance au « secteur psychiatrique ». En 1958, une première expérience pilote a été confiée à l'Association pour la Santé Mentale, dans le 13e arrondissement, sous la direction de psychiatres psychanalystes : Serge Lebovici, Philippe Paumelle et René Diatkine. L'introduction de la psychanalyse dans la pratique psychiatrique a donné la priorité aux traitements individuels ambulatoires, psychothérapiques ou rééducatifs, au travail d'équipes pluridisciplinaires. Face aux prétentions classificatrices de nouveaux modèles biologiques ou médicaux, au déni de la dimension personnelle et intime du trouble psychique, il importe aujourd'hui - et pour demain - de défendre et de prolonger l'expérience, les savoirs et les engagements thérapeutiques qui nous ont été transmis.
La pensée psychanalytique est à l'origine d'une remarquable évolution des lieux de soins : elle a fait renaître la psychiatrie de l'enfant et est aux fondements de la psychothérapie institutionnelle et d'une vision désaliénante de la psychiatrie. Soutenant l'élaboration en équipe des enjeux inconscients, du transfert et des vécus projectifs, elle promeut dans la clinique quotidienne la richesse et la nécessité d'approches thérapeutiques pluridisciplinaires. Cependant l'idéologie du tout biologique ou du tout comportemental sous-estime aujourd'hui l'intérêt des regards croisés et pluriels sur une même clinique. En conséquence, les apports de la psychanalyse suscitent souvent des réactions passionnelles, entre idéalisation et résistance, parfois jusqu'à la remise en cause de la légitimité de sa présence dans l'institution. Les restrictions budgétaires comme l'hostilité des autorités de santé à son égard compliquent son inscription dans la vie institutionnelle. Mais la psychanalyse reste bel et bien vivante dans le travail en institution ! Sans se renier, elle évolue. Toujours en débat avec elle-même et les autres courants de pensée, à l'écoute de la clinique contemporaine, elle ne cesse d'enrichir son corpus théorico-clinique et d'adapter ses dispositifs. Ce volume qui fait le point sur l'héritage et trace les perspectives d'avenir prouve qu'en un temps où elle n'a jamais été si contestée, la présence de la psychanalyse dans l'institution n'a jamais été plus nécessaire pour une approche humaniste de la souffrance psychique.
Construit autour du colloque de la SPP organisé par Clarisse Baruch, sa présidente, ce volume donne la parole à des neuroscientifiques éminents. Ceux-ci reviennent sur nombre d'idées reçues et démontrent les points de convergence entre les neurosciences et la psychanalyse. Ils comparent leurs expériences à celles des psychiatres engagés dans la psychiatrie de secteur avec les adultes et les enfants qui témoignent des avancées thérapeutiques que la psychanalyse a permis dans le champ de la maladie mentale. Enfin, ils échangent avec des psychanalystes confrontés aux figures de l'inceste et de la pédophilie, comme aux effets psychiques des bouleversements environnementaux.
Le temps de la cure et le temps de notre société s'opposent-t-ils ? Avec son culte de la vitesse, du quantitatif, de la performance, de l'efficacité, et son exigence du « tout, tout de suite », l'urgence contemporaine semble bannir toute confrontation à l'absence, au manque ou aux limites, court-circuitant la voie longue de la pensée et de l'élaboration psychique. Les psychanalystes peuvent-ils éviter ces confrontations entre les temporalités de notre monde interne, qui ont leur rythme propre, et l'ordre actuel du temps, qui se veut toujours plus productif à moindre coût psychique ? La résistance à la psychanalyse trouve-t-elle, dans ce nouveau malaise, un champ royal où se loger ? Ces thématiques, l'établissement de la temporalité psychique et la maltraitance que lui inflige le monde contemporain, comme le rôle que peut jouer la psychanalyse dans son (r)établissement, sont mises en question par les auteurs de cet ouvrage.
La latence est décrite par Freud en 1905 comme une période de développement au sortir des turbulences des conflits oedipiens durant laquelle de nombreuses opérations psychiques soutiennent l'organisation du Moi de l'enfant. Cette notion reste d'une grande actualité en clinique infantile, interrogeant les différentes formes d'excitations, difficultés d'apprentissage, troubles du comportement, etc. des enfants d'âge scolaire. Elle soutient un entre-deux qui favorise des mouvements d'attente, de suspension, de remaniements et de réorganisation avant l'adolescence. Elle est au coeur de la définition de l'instauration en deux phases de la sexualité humaine et donc de l'après-coup en psychanalyse, cette causalité si singulière en deux temps qui ouvre l'accès à la sexualité génitale et éclaire dans le processus adolescent le passage vers l'âge adulte. Cette seconde latence se révèle parfois critique comme en témoigne la difficulté de certains jeunes adultes à s'autonomiser. Enfin, elle concerne le fonctionnement mental dans son ensemble, alliage de mouvements psychiques favorisant un processus de subjectivation et au-delà, toute trajectoire symbolisante. La latence garantit, dès lors, un équilibre topique, dynamique et économique au sein même de l'organisation du fonctionnement mental.