Guy Suares
Guy Suares
Au bord de la mer, Haïm s’apprête à mourir. Entre mémoire et poésie, ce récit lyrique interroge la vie, l’amour, Dieu et la mort, dans une méditation à la fois mystique et profondément humaine.
Revendiquer la mémoire, signifie s'insérer dans une mémoire plus vaste, plus profonde. Autrement dit collective, donc éternelle, bien qu'enfouie dans les profondeurs des êtres. C'est que la mémoire oubliée a son propre langage, ses propres interdits, son propre paysage, et puise à des sources anciennes. Voilà ce que, en interpellant directement le lecteur, Guy Suarès tente de lui communiquer. Appelé au chevet de son père mourant en Argentine, un homme encore anonyme s'arrache à son milieu pour plonger dans ses souvenirs, dont le sens secret et sacré lui échappe. Du coup, il se retrouve dans un temps enrichi, rendu intense et sonore. Les haines, les séparations, les rancunes s'estompent : redevenu enfant - et juif - le héros assume son mystère d'homme face à celui de l'histoire. Qu'est-ce que l'histoire, finalement, sinon la transmission d'une mémoire vivante et agissante ? Mais il existe une autre mémoire, qui évolue de l'autre côté de l'histoire : faite de silence et d'attente, c'est la mémoire oubliée. La retrouver est difficile, la raconter l'est sept fois davantage. Et ce récit, à la fois vécu et poétique, fort, beau et passionné, est un éloge de cette mémoire. La nôtre.
Vladimir Jankélévitch ne fait pas partie du troupeau. Il ne rompt pas avec la philosophie allemande, il fait pire, il l'oublie. C'est ce qu'on ne lui pardonnera jamais. Et le troupeau n'aura de cesse de l'isoler, de l'ignorer. Si le vrai sens de la philosophie est l'amour, l'amour est avant tout acte qui engage. Et l'engagement n'est pas pour le philosophe du « sérieux de l'intention », du « pur et de l'impur » un vain mot. C'est un mot grave, c'est un mot qui urge et brûle et consume, à l'image de l'amour. Il ne se galvaude pas. Il ne transige pas. Il s'oppose, il prend parti, il "engage" tout l'être : corps, âme, esprit. Jankélévitch s'oppose ici diamétralement à Sartre et à Merleau-Ponty, à propos desquels il ne livra jamais publiquement son sentiment sur cette question. Demeure un fait incontournable : ni Sartre, ni Merleau-Ponty ne s'engagèrent dans la Résistance. L'engagement est l'acte par lequel la liberté choisit.
Après avoir fait les délices d'un XIXe siècle triomphant, où s'illustrèrent Alexandre Dumas, Eugène Sue ou même Ponson du Terrail, le roman-feuilleton était peu à peu tombé en désuétude, peut-être parce qu'il avait été l'accomplissement de la « littérature populaire » et que celle-ci s'est vue relever par la fascination du cinéma. Sous les auspices de La Nouvelle République du Centre Ouest la tentative de Guy Suarès est autant plus réussie qu'elle ressuscite un genre auquel il rend sa qualité et sa noblesse. Cette résurrection, cependant, elle ne pouvait s'accomplir qu'à peine de transformer le genre lui-même et de le restituer aux conditions de notre époque. C'est ce que fait remarquablement Guy Suarès qui, derrière une peinture sociale minutieuse et inspirée, fait appel à la puissance du rêve et à la force corrosive du farfelu. Certes la bourgeoisie tourangelle du tournant du siècle nous est dépeinte dans la réalité la plus sûre ; certes Émilie Ramisier, le père Février, Louis-Eugène Saintinet sont peut-être plus réels que la réalité même. Mais une espèce de folie s'empare sans cesse, subrepticement, des personnages et de leurs aventures (ah ! ce cher Epectaze de Courtemanches ! ah ! ce miracle des roses qui nous entraîne dans le surréel !), grâce à quoi ce roman n'en finit pas de faire le va-et-vient entre la vérité de la vieille province française et l'éternité d'un rire qui, sans jamais être vraiment méchant, change tout d'éclairage de sens et de profondeur. Nous ne doutons pas, quant à nous, que le lecteur ne s'abreuve à ces sources renouvelées qui nous rendront le double plaisir de la tradition mélangée à ce qu'il y a de plus moderne dans notre esprit. Michel Cazenave