Guillebaud J-C.
Guillebaud J-C.
Dix ans, camarade ! Trois plis de plus au coin de l'oeil... As-tu pris du ventre, une femme légitime et une carte du CERES pour attendre, d'un congrès à l'autre, le jour béni des 51 % ? As-tu lâché depuis longtemps nos pavés de Gay-Lussac pour empoigner une bêche écologique du côté de La Voulte (Ardèche) ? Désabusé, mais surveillant quand même avec une gravité patiente tes agnelages de février et la prochaine lutte finale... As-tu, militant acharné, scissionniste dans l'âme, navigué en zigzag de la gauche prolétarienne au Secours rouge, de Vive la Révolution aux Amis de la Terre ? Emmitouflé dans la tiédeur fraternelle des groupuscules, gueulard gonflé de toutes les manifs ; pilier méchant de la Mutualité ; adolescent poivre et sel, orphelin déjà... Et puis, suis-je naïf ? Mais ce lourd soupçon qui s'évapore laisse aussi renaître entre nous une sorte de chaleur conviviale qu'empêchaient jadis les haines de chapelle. Mieux qu'une chaleur même - osons lâcher le mot - une tendresse, voilà tout ! En déambulant maintenant des librairies parallèles aux journaux pirates, dans les mille recoins de la nouvelle marginalité, en lisant parfois les annonces de Libé, c'est bien elle qui crève les yeux : une tendresse qui ose enfin... Voici dix ans, nous parlions sans arrêt de porter l'imagination au pouvoir. Est-ce le moment de pleurnicher parce que devant nous - enfin - la page est blanche ?
"J'ai vu l'Océanie " atomisée " à Tahiti, mélancolique aux Cook, préservée à Apia, batailleuse à Nouméa ou Tanna, " électrochoquée " en Papouasie-Nouvelle-Guinée, débitée à la chaîne au rythme fou des charters à Hawaï." Après Un voyage vers l'Asie, Jean-Claude Guillebaud part en quête de l'Océanie, ce paradis perdu dont le bonheur sans histoire est peut-être le seul malheur.
Grand reporter : une profession qui fait rêver. C'est l'aventure, l'action, le danger, la vitesse. C'est aussi la sécheresse du regard utilitaire, l'émotion brimée, les craintes censurées, une foule de petits détails qu'on "sucre" par manque de place. Bref, un homme pressé qui ne s'attache qu'aux grands événements et aux grands hommes. Pendant un mois, Jean-Claude Guillebaud a décidé d'être le grand reporter du quotidien, de l'ordinaire, des hommes et des femmes de tous les jours. Mais quel spectacle : le gratteur de squelettes de Naples, la déprime de Freak's Street à Katmandou, les slums de Howrah, les nostalgies de Chandernagor, les trafics de Bangkok, les moines tibétains, les gardes rouges sur le sable de Hongkong. Une sous-vie, une survie, une autre vie. La vie. La vie comme nous ne la voyons jamais ou si peu ou si mal.
Cinq ans après l'effondrement du communisme, un étrange désarroi hante la modernité démocratique. Triomphante dans les faits, celle-ci dissimule, sous l'intrépidité conquérante du mondialisme, un sentiment de vide, d'épuisement, de doute. L'universalité des lumières, dont nous pensons être les dépositaires, n'exerce plus le même pouvoir d'attraction. Ni au-dedans ni au-dehors. Partout se manifestent des refus, des révoltes, des rejets qu'on ne saurait mettre exclusivement sur le compte de l'obscurantisme ou du fanatisme. Tout se passe comme si quelque chose ne « fonctionnait » plus dans le modèle que nous incarnons. L'héritage des lumières serait-il obsolète ? Critiquable ? Ce livre voudrait montrer qu'il n'en est rien. Si la modernité est récusée, si elle est vécue comme une souffrance, ce n'est point rare qu'elle incarne les Lumières mais parce qu'elle les trahit. Les valeurs dites « occidentales » sont moins en cause que l'inconséquence avec laquelle, sans cesse, nous nous en éloignons. Une infidélité rarement avouée mais qui court, comme un fil rouge, derrière les grands débats contemporains. Des révisionnismes sournois aux tyrannies de l'argent, de l'humanitarisme dévoyé au conformisme médiatique, du scientisme arrogant à l'individualisme devenu fou : cette trahison des Lumières n'est pas seulement une faute. C'est une imprudence.