Ghislaine Dunant
Ghislaine Dunant
Ténérife, juin 1964. Louise, mère de famille française, et Nathan, astrophysicien hongrois en exil, se rencontrent par hasard sur une île volcanique.
"Une fois de plus je prends le long couloir. Depuis l'ascenseur, je longe toutes les portes fermées. Je marche lentement, derrière chaque porte j'imagine quelqu'un qui attend. Je ne viens que pour une seule personne. Je m'arrête, je frappe, je n'entends rien, j'entre. Il est tout seul dans la pièce, vraiment tout seul. Il n'y a que son corps. Est-ce qu'il l'habite encore ?"
« Je rencontrais une écriture qui crevait la surface protectrice de la vie pour toucher l'âme, le corps qui souffre ce qu'un être humain ne doit pas souffrir. Les mots peuvent dire ce qu'il est à peine supportable de voir, et de concevoir. Et ils peuvent ramener l'amour que Charlotte Delbo avait eu pour toutes celles, ceux qu'elle avait vu souffrir. La lucidité, la capacité de dire et d'écrire était là. Une langue pouvait rendre ce qui avait eu lieu. Le trou que faisait dans notre humanité la catastrophe d'Auschwitz, un écrivain me donnait le moyen de le raccommoder avec une oeuvre qui en faisait le récit. Elle avait cherché la beauté de la langue dans le terrible des mots ciselés en arrêtes coupantes. Elle les disait avec la douceur qui prend quand l'au-delà de la douleur est atteint. Elle l'écrivait des années plus tard, ouvrait les images restées, elle interrogeait avec liberté les souvenirs au moment où elle les écrivait, elle découvrait la vie retrouvée ». G. D.collection littéraire dirigée par Martine Saada
"Je voudrais, au bout d'une cuisse, d'un genou, d'un coude, d'un sein, trouver une frontière que je franchirais, qui me mènerait de l'autre côté, d'où je me retournerais pour regarder ce que j'ai quitté et qui ne ressemblerait déjà plus à ce que je connaissais. Qu'au bout de sa cuisse, après avoir goulûment parcouru de mes lèvres la peau, il y ait un passage, un seuil qui me mène à un après où je ne suis plus le même. Je veux que de sa peau, de ses cuisses, de ses seins, de son sexe, elle fasse de moi quelqu'un d'autre."
Paris, dans les années 80, à l'automne, c'est toujours la nuit. Dans un appartement de la rue Oberkampf, une femme parle à une autre femme. Electre dit à Eve sa vie, son amour pour un compositeur hongrois, l'étrange relation faite de distance froide et de jouissance effrénée, la présence obsédante de la mer. Electre se souvient d'un voyage en Italie, jusqu'au fin fond du Frioul, pour retrouver les origines de sa mère. Il y a des moments dans une existence dont le souvenir est une musique.
« Je voulais écrire ce livre avec une voix douce, cette histoire pour laquelle j'étais restée longtemps sans voix. J'ai raconté mon effondrement comme un tremblement de terre sans bruit, et la traversée des jours où j'avais tout perdu sans bien comprendre, en saisissant l'étrangeté de ce qui était là, parce que je n'arrivais plus à vivre et que tout était étrange. J'ai construit ce récit sans écrire le mot dépression, je n'ai pas cherché à exposer la maladie ou ses raisons. Je n'ai pas pris le ton de l'autobiographie, ce qu'on apprend de la vie de la narratrice prend peu de place. Ce sont les journées qu'elle vit que j'ai cherché à écrire. Les lieux, ce qu'elle y trouve, ce qu'elle sent d'elle et des autres. Les situations où elle touche ce vide qui la cerne jusqu'à l'insupportable. La vie qu'elle guette, qu'elle attend, qu'elle ne sait pas comment attraper mais dont elle attend tout le temps un signe. Et ceux qui sont là, qu'elle scrute, qui la désespèrent, qu'elle ne comprend pas ou qu'elle se met à rechercher parce que, auprès d'eux, ce sera enfin l'ouverture. J'ai voulu raconter cet effondrement sans pathos, sans plainte surtout, parce que l'état de dénuement m'a paru riche. Une réponse à la honte. J'ai cherché à le faire vivre ce dénuement avec des mots et des phrases qui tâtonnent, qui suivent le singulier trajet que fait la peur dans la tête, ou la stupeur. Je me suis émerveillée de la netteté des images qui étaient restées après plus de trente ans, elles étaient si fortes qu'elles se détachaient. Elles ne comptaient plus pour moi mais pour ce qu'elles racontaient. Ce qui s'est dessiné derrière le livre que j'écrivais, c'était cette question, comme c'est difficile d'être un être humain, une personne. C'est devenu le titre dans ma tête, la phrase qui me guidait. La narratrice est face à ce qu'elle est ou n'arrive plus à être, face à l'incertitude de vivre. Tout doucement et comme sans s'en apercevoir, les autres, un voisin de chambre, Robert, l'herbe sur laquelle elle vient s'asseoir avec eux à la tombée du jour, ce moment volé à la clinique, vont devenir réels à ses yeux, vont exister pour ce qu'ils lui donnent, sa vie à elle. » .