Didier Séguillon
Didier Séguillon
À la suite des célébrations du Centenaire des premiers Jeux internationaux silencieux de Paris de 1924, il est intéressant d'interroger la place du sport dans l'histoire et la construction identitaire des sourds. Le sport des sourds relève-t-il de l'expression d'un repli communautaire, d'une mise à distance vis-à-vis du monde entendant, ou bien constitue-t-il l'expression d'un entre-soi favorisant l'émancipation et la reconnaissance, une condition suffisante et nécessaire pour une véritable inclusion sociale et permettant un accès des sourds à une pleine et entière citoyenneté ? Cet ouvrage est l'occasion d'explorer les dimensions culturelles, sociales et politiques de la surdité, à travers l'analyse du sport des sourds et des organisations sportives. Il répond à ces interrogations en matière de sport et met en lumière, enfin, pourrait-on dire, le point de vue des sourds, de cette minorité linguistique invisible et souvent ignorée, dans tous les cas, malmenée par l'histoire.
Alors que les Jeux olympiques de Paris de 1924 se terminent, d'autres Jeux se préparent. Au mois d'août 1924, quelques jours après la clôture des huitièmes Olympiades, du 10 au 17 août, le Paris de l'Après-guerre accueille les premiers Jeux internationaux silencieux, ceux des sourds-muets. Centré sur la période des années 1920, cet ouvrage retrace comment le mouvement sportif sourd international est né, s'est développé, et pourquoi la France sportive des sourds-muets et ses militants ont organisé les premiers Jeux olympiques des sourds-muets de Paris en 1924. Cet ouvrage revient sur les premiers pas de l'internationalisation du mouvement sportif des sourds notamment à travers la relation privilégiée entre deux pays, la Belgique et la France, et la connivence entre deux hommes, le Belge Antoine Dresse et le Français Rubens Alcais. Il donne à lire les premiers pas de l'Internationale sportive des sourds-muets née le 16 août 1924 et met en images la folle semaine de ces premiers Jeux internationaux silencieux de Paris en 1924, des Jeux olympiques organisés par des sourds, pour des sourds.
Depuis la fin du XVIIIe siècle, le devenir des enfants sourds est apparu comme un enjeu de société. Il s'est agi d'instaurer une véritable « orthopédie », au sens que Nicolas Audry donne à ce mot dès 1741, soit « l'art de prévenir et de corriger, dans les enfants, les difformités du corps ». Désinvestir les gestes pour mieux investir la voix : pendant près d'un siècle, les techniques de démutisation occupent une place envahissante dans l'emploi du temps de l'écolier sourd. Cette orthopédie que nous avons qualifiée « d'oraliste » appliquée dans les Institutions de Paris et de Bordeaux à partir des années 1820, connaît son apogée au début du XXe siècle. Interroger l'histoire de l'éducation des enfants sourds, c'est mettre en évidence la farouche volonté de notre société de faire de la personne sourde une personne entendante. C'est aussi montrer que cette histoire épouse celle de la langue des signes française (LSF) et sa résilience. C'est enfin découvrir qu'au regard de l'histoire du corps du jeune sourd, le sport scolaire silencieux est devenu le porte-drapeau d'une recherche d'une réduction du désavantage social. Le sport silencieux se présente alors comme un contremodèle à l'infirmité, à l'image de malade ou de dégénéré dont le jeune sourd fut affublé.