Amelie Seignour
Amelie Seignour
De nombreuses critiques du langage managérial prennent ainsi leur source explicitement ou implicitement dans le roman 1984. Cette dystopie de George Orwell est un texte puissant, permettant de vivre la façon dont les mots dans les grandes entreprises peuvent devenir instruments de domination et de violence symbolique. C'est ce que j'ambitionne de montrer dans ce chapitre. Je présenterai ainsi en premier lieu la trame romanesque et les principaux thèmes de cette oeuvre littéraire, en particulier ceux relatifs au pouvoir du langage, avant de proposer en écho quelques analyses s'inscrivant dans la filiation du roman de George Orwell sur l'acculturation des salariés et sur le langage dans les grandes entreprises contemporaines.
Le mythe d'une littérature fondée sur l'émotion, éloignée des contingences sociologiques, politiques ou économiques laisse ainsi place à une nouvelle représentation de la fiction, ce pour diverses raisons. En premier lieu, la frontière entre sciences sociales et littérature s'estompe, soit en raison de la nature inclassable de certains « textes » situés à la lisière de ces deux champs. En second lieu, le romancier peut être perçu tel un passeur, un voyant ou un démiurge, doté de la faculté de capter les signaux faibles qu'émettent une société ou un microcosme et de leur donner vie. C'est ainsi qu'Au Bonheur des Dames d'Émile Zola donne vie à l'un des premiers grands magasins parisiens des années 1860, copie fictive du Bon Marché ou du Printemps. Zola montre et démonte pièce par pièce l'envers du décor de ce magasin archétypal, sa stratégie, ses techniques d'achat, de vente et de marketing tout comme sa gestion du travail et des hommes. Cette perspective historique donne à penser autrement les fondations et les évolutions des sciences de gestion.